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La Renaissance. Index des non cités.

23 novembre 2013

1993. C’était une brasserie, La Renaissance. Un quartier général où se retrouvait un état-major de haute volée, des experts en tout genre, certains bavards, d’autres plus taiseux. Ça refaisait le monde, enfin… Surtout, ça le défaisait. J’en étais. Il y avait de belles phrases, d’excellentes idées, de très bonnes intentions, des coups de génie.

Nick. C’est le chef de rang, une espèce admirable de con, né sous le signe de la betterave, tout le monde sait ça. Il y a quelques années on nous a raconté un fa dièse à son propos. Grosses vannes que disait un breton le connaissant et citant ce qu’avait soufflé sur son lit de mort Bihan, le petit, robuste pêcheur au long cou pourtant et père de celui dont on parle, l’ultime amant de sa mère, elle Ilomoinaise de souche. Un vif, l’amant, cinglant. Un humoriste… Bref, le môme a été élevé à l’arrache, confié à une vieille nourrice rabougrie ayant pour sobriquet Spécimène qui était source chez le nourrisson, le jeune enfant, le pauvre bébé, Nick, d’un grand doute quant à la réalité de la réalité, déjà que c’est pas facile à cet âge-là, comme une vieille ombre féminine, méfait des années, d’un âge certain qui par la voix et les gestes suggérait la grand-mère folle de broderie, main de dentellière, le rêve plus tard pour un prépuce adolescent. Le vilain petit canard s’en est sorti par les colles aux taulières, et a voulu d’un prime abord être Chef, mastère de Cuisine Acoustatique, spécialiste des sauces et crèmes, des vins cuits, et tour opérateur pour le Paris-Brest, mais il a renoncé, alors qu’il suivait parallèlement des études en chimie de la patate douce, et découvrant un soir d’ivresse les joies du café-bar-brasserie, a décidé pour le coup de conquérir l’espace tridimensionnel d’un établissement du genre et de se faire Chef de Rang, attention môssieur, car c’est l’élégance de l’échelon acquis à la force de la brève de comptoir, et ce dès les premières minutes qui suivent à l’aurore l’ouverture du lieu.

– Il est bientôt dix-sept heures mais c’est la même chose, dit Marcel à propos de Nick. Et plus tard idem. Je suis persuadé que ses rêves sont constitués de dialogues crachés au-dessus du zinc, et vu par le cul d’un verre déjà bien vide. Et le tesson dans l’œil. La paille dans la main, passe à ton voisin, fais gaffe à la poutre, ça fait quand même un gros orgelet, non ?

– Laissez tomber. Moi perso, Nick, je le trouve tout à fait élégant avec son gilet noir sur chemise blanche et le bouchon de mantette en capsule de bière, le col pelle à tarte en alliage rare et scintillant, le nœud lépidoptère. La coiffure, un peu trop rase à mon goût (discutable), me fait d’emblée penser à un peigne. Je vois les cheveux de Nick, hop j’ai l’idée du peigne qui surgit. C’est gênant, non ? Il a la face tranquille aussi, d’une ordinarité à la limite du pénible si on le regarde trop. Pantalon à pinces de crabe. Ceinture de cuir héritée de l’ultime amant de sa mère, cité plus haut, son père. Le futal lui fait un petit cul rebondi, comme le toréador, n’est-ce pas ? Mocassins en peau de zébu encéphalopathique, avec l’inévitable joli gland dessus (et le clou discret mais sonore importun dans le talon gauche). Quelle classe délicate en toute légèreté. Remarquez son alliance : un chef-d’œuvre de joaillerie locale, diamant d’Alençon couleur tabac, avec clignotements percutants, serti dans l’anneau d’argent massif. Rasé d’aussi près que possible, il a la joue creuse. Dans ce pli règne encore la pénibilité, le repli par définition, voyez ce que je veux dire, vous autres ? Il est très brun, bouche fine, là encore comme en repli, oreilles à la limite du scepticisme, nez nu phare des odeurs, œil sombre rond petit et peau pierre de marbre. Sur les épaules, des pellicules étincelantes sur le noir profond du gilet, comme des flocons de savon. L’ongle est coupé fort court, nickel et rigoriste carré. Mains fines, pâles, veineuses à souhait, habiles et prestes. Regardez-le touiller, ça vaut le détour de la cuiller, ou quand il tient le verre sous la pompe. Chorégraphie manuelle. Il ne fume pas. Ordinaire, normal, c’est un gabarit vraiment standard niveau corpulence taille poids, et intelligence à modérateur intégré. Il règle le rhéostat de la pensée en se grattant la tempe glabre et instaure parfois, et par intime décret, le grand silence solennel dans sa boîte crânienne pour mieux entendre la Raison l’appeler du fin fond de ses engrammes et trouver ainsi le chemin de la moelle échinière. Puis il sort de cette torpeur avec un air décidé, et prononce ces mots : « je crois savoir », mots qu’il répète sans parcimonie, dans un soubresaut épileptique. Dès lors alors qu’un client inconnu de lui se pointe pour solliciter un renseignement quelconque du genre sur les alentours, qu’est-ce qu’il y a à voir dans le coin, à visiter, les sites et caetera, lui franco sert un vif : « à qui ai-je le nerf ? », enfin c’est que l’on entend si l’on ignore tout de cet accent si particulier qui module le discours du comptoir. Il aime savoir d’où les gens viennent, où ils vont. Il aime savoir. En rajoute. Limite parano à certaines heures folles, et crispé, mâchoire serrée, sourcil froncé, balançant d’un geste sûr le torchon sur son épaule. Un invisible étau l’enserre. Sans déconner souvent on craint qu’il morde. T’as vu quand il rend la monnaie des fois ? Il te viderait le barillet d’un vieux six coups du farouest à bout portant que ça ferait pareil. Son côté breton probablement.

LaRE

– Quand Nick déconne, parce qu’il déconne quand même, n’exagérons rien, il se croit franchement drôle et d’ailleurs accompagne cet étrange état modifié de conscience d’un sourire définitivement ridicule, et accessoirement d’un rire mécanique de tiroir-caisse diablement musical, genre hit final d’une guimauve funk. Il est drôle quand il n’essaye pas de l’être. Il a le rire de sa maman, que j’ai bien connue moi-même par contre, à Pergame, lorsqu’à ma demande elle préparait des peaux de moutons à l’usage de Parthes scriptophiles et de copistes postdiluviens et pour le compte d’une multinationale des Lettres dans laquelle le fameux Bihan avait des parts, une start-up fondée peu après la guerre, la seconde mondiale, avec des fonds provenant d’un casse réalisé deux ans plus tôt dans une banque de sperme ovin. Une excellente aventure commerciale, mes amis. Mais la pauvre mère de Nick sombra vite dans la folie qu’on lui connaît encore aujourd’hui. Son rire, oui.

– Ça contraste, ne trouvez-vous pas, dit Albert, d’utiliser tant de termes si soutenus et relevés pour désigner un personnage aussi simple ?

Albert. Celui-là, il commence à s’endormir sur son demi. Le quinzième. Eh oui, c’est l’heure. Il a son coup de barre à cinq heures, c’est ça. Réglé comme du papier à musique. Comme le trajet d’un train : heure de départ (midi) et heure d’arrivée (dix-sept heures). Vitesse moyenne, trois demis à l’heure, soixante-quinze centilitres. Aucune distance parcourue, hormis celle réalisée lors de ses différents allers-retours entre son tabouret et les toilettes, en moyenne un par heure. Sa tête alors ne s’incline plus, elle tombe et il se réveille. Il bave. Quelques borborygmes bien placés puis il revient à lui en se hissant hors du trou béant du coma au moyen d’une corde vocale effilochée.

– Sgrumenchalesshmmmnnonoui ? demande Albert à Nick.

– Probablement. Je crois savoir ce qu’il en est à propos de tout ça et je redis : probablement… Euh… Bernard ? Bernard ? Elle est où la petite pince en acier trempé que normalement elle est rangée dans ce tiroir-là et que là elle y est pas ? C’est parce que j’ai un foutu clou d’enfoncé dans le talon de ma chaussure. Je sais pas où j’ai chopé ça. Ça fait klink.

Il tient sa grolle et l’examine, exhibant à qui veut voir le talon meurtri.

Dix-sept heures. Vent occidental, manières rares ; le soleil donnant sa lumière complètement blanche. Les verres fumés sont de sortie, des tenues à fleurs, des chemises, des bermudashorts, sandales. Tous avalent cocktails du monde, bières, kirs, boules de glace, des vins, limonades, les salades fraîches, rigides, et des mélasses avec l’eau. Le Nick derrière son personnel actionne la pompe à bière, sans interruption décapsule du travail ou fait une célébration d’agrumes pressés. L’Albert Fétuque affirmé, tête diagonale toujours, mouillant d’un court impact de la langue ses doigts pour ensuite lisser sa moustache, boit encore force bières.

– Oui, fait chaud, caniculaire, n’est-ce pas ? dit Nick. Après un printemps pourri ça change. Radical le revirement du climat. Un peu rude d’ailleurs. Comme si on était descendus aux tropiques du jour au lendemain, depuis la Saint Jean en fait. Le vent ce matin, ppfff, disparu à midi, écrasé par le soleil. On a tout ouvert ici pour faire des courants d’air. Mais bon, c’est pas flagrant. L’avantage, je vais pas m’en cacher : ça ramène du client. Ils ont soif les gens, obligé.

Un Calvé. Une mousse, Albert ? Pis du Picon, j’en mets toujours (il précise en avançant son front). Pis aussi des œufs, s’te plaît Nick. Croque-madame en terrasse pour l’Anglaise qui vient d’arriver avec son gentleman de mari. Un jaune pour lui. Œuf dur le bruit sur le zinc, comme disait l’autre. Un adolescent, rollers aux pieds, attend qu’on lui fasse la monnaie sur un billet de dix. Qu’il est dur le bruit, dit le môme souriant, susurrant le poème, il précise : l’étain. Le bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain. Oui, gamin, bien. Prévert. T’en as appris de belles choses à l’école. Collège ? Excuse-moi, ne te vexe pas. J’m’appelle Albert (il tend sa main ronde au garçon, incline davantage la tête). En troisième t’es ? C’est bien ça. Le brevet. Chuis allé vite fait au lycée ; de mon temps y avait pas le collège encore. Deux ans que j’ai fait. Chuis pas allé bien loin, j’avais pas pris assez d’élan. Vieille école si j’peux dire, chez des curés chiants qui t’engueulaient en latin. Cultivés c’est sûr, mais d’un chiant j’te raconte pas. Pis y a eu la guerre et tout le bordel nazi. Austérité. Pis y avait la ferme familiale, fallait bosser. Obligé. A Cuissai. L’daron qui commençait à faiblir, il se courbait, l’était cassé du dos, les reins moulus, les mains tordues. Fallait assurer derrière. Mon vieux était vieux, m’a eu à soixante ans passés. Marié à une jeunette ma mère de vingt-cinq ans sa cadette. Mais y avait une chose chez mes parents, et ça je vous jure (s’adressant à Nick, au gosse, à Ed et à Ducon, Albert lève un index court et usé) que ça a été fichtrement important… Bien que paysans et soi-disant loin des choses de l’esprit, y avait des livres. Et pas qu’un peu. Des pans entiers. Pas des livres de patates, hein, ça c’était sous l’évier dans la cuisine et c’était le royaume de ma mère. Non papier, encre, mots. Une vraie bibliothèque véritable. Seuls mon père et moi savions lire. Mon frère aîné non (bon, un peu normal, à cause d’un chromosome en trop), ma mère non. Et j’ai tout lu, des livres de la maison. Un sacré paquet, sans rire. Le pater allait acheter de la littérature comme d’autres vont au marché pour les légumes, il y allait le samedi, la librairie du père Soyer. Ben oui. Il revenait avec deux trois volumes pour la semaine. Et Prévert justement. Parce qu’en plus, mon père il connaissait Prévert, l’était dans la Manche le poète. Ben oui. Passe-moi le sel, tiens. C’est bon, hmm, l’œuf dur, pas ? Puis le journal : il faisait la lecture au reste de la famille, à table, au moment du café-goutte, il choisissait les articles qui lui semblaient intéressants. Ma mère écoutait attentivement en faisant la vaisselle ou en lessivant le pavé. Elle demandait qu’il lui explique quand elle comprenait pas un terme. Ben oui. Genre je me souviens un mot : acridien. C’était un article sur les sauterelles qui bouffent tout sur leur passage, en Algérie, si nombreuses que ça fait des nuages noirs et sonores qui tombent sur les champs.

Nick échange le billet du garçon contre du métal clinquetant. Des pièces pour les petits billards anglais. Le jeune homme salue Albert et s’en va queuter avec ses potes… – Que dit le journal ? demande Faber à Marcel. Daily West France, échos du bocage en pages locales. Donatien Lécureuil fête son centenaire. Photo de l’intéressé assis dans son fauteuil à la résidence, entouré de ses proches, sur ses genoux antiques son arrière-arrière petite fille de dix-huit mois. Trente-six mille jours séparent leurs naissances. Doyen de la maison de retraite. Rare pour un homme, un siècle. Les bières arrivent avec l’express de Roger qui arrive à sa table avec l’express. C’est simple : Nick voit arriver Roger, démarche tranquille, derrière les grandes vitres de la brasserie, le feutre noir vissé sur la tête renfrognée. Nick alors actionne le percolateur et dans une parfaite synchronisation la tasse fumante est apportée par un serveur au moment même où Roger s’assied à sa table. Si celle-ci est déjà occupée, on temporise, où va t-il poser son arrière-train ce vieux bougon ? On le suit du regard. Ça y est il a tiré une chaise. Ici. C’est bon. – Tiens mais t’es là, La Tige, dit Roger à Albert. Albert perché sur le tabouret au zinc, tête inclinée en avant, avalant son œuf lève une main en salut, bouche pleine de jaune et joues rondes rouges. Roger pivote sur la chaise. Les regarde. Touche légèrement le rebord de son feutre. Juste tendre le bras pour serrer la main. Il est à sa place, petite table avec deux chaises, le long du mur, sous le panneau d’affichage : ce soir au Beau Russe, soirée t-shirts mouillés. – Bonjour Roger, fait Marcel. – Bonjour Roger, fait Faber. Il a la main molle et sèche, comme abandonnée. Dire qu’il peint avec, ce vieux roc. Il éjecte une Gauloise en tapotant le cul du paquet, et la saisit avec la bouche. Du feu ? Plus rapide que Marcel lisant son quotidien et que Faber distrait, Alain, le serveur, dégaine un briquet à mèchessence et embrase la brune d’un claquement sec. Fumée coincée un moment sous le rebord du chapeau. Puis Roger s’appuie contre le mur, le panache se libère et s’élève en volutes d’un bleu léger. Il goûte son café qu’il a longtemps touillé préalablement, diluant le sucre dans le vortex. Ding. Un café oui merci, un déca. Un café allongé. Grand crème. Oui, monsieur. Une pression, une limonade. Qui le kir ? Une pression… deux ? deux pressions au nombre ! Salade du chef, et un panaché. Deux quarante ça fait, et vingt et vingt et vingt, ding ding ding, voilà trois et deux cinq et cinq dix et dix vingt, voilà merci, à bientôt bonne fin de journée au revoir madame mademoiselle monsieur.

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Ce texte a été initialement publié par Reflets du Temps  le 14 septembre 2013.

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