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La Révolution Française & les Arts

8 août 2014

Commune

 Avant la Révolution, il y avait en France six académies, toutes sises à Paris : l’Académie française, fondée par Richelieu en 1635 ; l’Académie de peinture et sculpture, invention de Mazarin en 1648 ; l’Académie des inscriptions et belles-lettres (1664) & l’Académie des sciences (1666), fondées par Colbert ; puis l’Académie de musique, fondée la même année ; enfin l’Académie d’architecture, en 1671.

La courte période durant laquelle la Révolution Française modifie profondément le paysage socio-politique du pays, de 1789 à 1799, voit la révocation des institutions d’Ancien Régime et l’introduction du principe d’égalité entre les citoyens. Aussi, les Salons, seulement ouverts jusqu’à présent aux membres des Académies royales et à certains artistes disposant de privilèges, sont dorénavant accessibles à tous les artistes, les systèmes très hiérarchisés qui structuraient les Académies sont démantelés : désormais tous les artistes ont une chance d’intégrer les expositions et les instituts, et d’une certaine façon, par le mécénat et les ventes de leurs œuvres, multiplient les occasions de pénétrer davantage la bourgeoisie.

Il en est de même pour le théâtre, la musique, l’opéra, puisque seuls deux lieux disposent, sous l’ancien régime, du privilège de présenter librement des pièces au public. Il s’agit de l’Opéra et de la Comédie Française. Toutes les autres scènes payent tribut aux deux premières. Lever cette dépendance devient une exigence révolutionnaire qui est portée par La Harpe le 24 août 1790 à l’Assemblée nationale sous forme de pétition dans laquelle il est demandé qu’on puisse « jouer tout et partout ». Cette requête, favorablement accueillie par les députés, est à l’origine d’une commission dont le rapport (Rabaut-Saint-Étienne, Chapelier, Target) est rendu en séance du 13 janvier 1791 pour aboutir au vote d’un décret dont l’article 1er est formulé ainsi : « Tout citoyen pourra élever un théâtre public, et y faire représenter des pièces de tous les genres, en faisant, préalablement à l’établissement de son théâtre, sa déclaration à la municipalité du lieu » (1). C’est aussi pour les mêmes raisons que les Salons de peinture et de sculpture sont ouverts à tous les artistes. Ce qui permet d’accélérer l’apparition de nouveaux styles et mouvements. Bertrand Barère plaide en juillet 1791 : « L’égalité des droits qui fait la base de la Constitution a permis à tout citoyen d’exposer sa pensée ; cette égalité légale doit permettre à tout artiste d’exposer son ouvrage : son tableau, c’est sa pensée ; son exposition publique, c’est sa permission d’imprimer ».

Sous l’impulsion de l’abbé Grégoire, c’est par un décret lapidaire et expéditif que la Convention Nationale, le 8 août 1793, proclame, et à cet instant avec un seul article, la disparition des Académies. Précédemment, un autre décret, le 27 novembre 1792, immobilise le renouvellement des Académies en interdisant « de remplir les places d’Académiciens actuellement vacantes ou qui pourraient le devenir » (l’Académie des Sciences est exemptée de cette règle). La disposition pour le moins radicale du 8 août 1793 veut seulement effacer du paysage les structures royales liées aux activités artistiques mais c’est pour installer, selon une trame élaborée par le Comité d’Instruction publique présentée dès septembre 1791 par Talleyrand, « un grand Institut, qui sera destiné au perfectionnement des lettres, des sciences et des arts ». Il s’agit donc d’une académie dotée d’une école, où toutes les connaissances humaines sont rassemblées. Cette trame est modifiée sous la Législative en avril 1792 par Condorcet, puisque l’Institut acquiert le nom, dans le nouveau projet, de « Société nationale des sciences et arts », laquelle est divisée en quatre branches : sciences mathématiques et physiques ; sciences morales et politiques ; applications des sciences aux arts ; littérature et beaux-arts. On peut ici considérer que cette Société est l’embryon d’un ministère de l’Instruction publique. C’est donc le 8 août 1793 que sont détruites les Académies, par un seul article, mais comme on le voit dans la publication qui en est faite dans le n°221 de la Gazette Nationale (Le Moniteur Universel) en date du 9 août, le reste des dispositions est ajourné, malgré la proposition de Grégoire de compléter l’article unique par la mention suivante : « La Convention nationale charge son Comité d’Instruction publique de lui présenter incessamment un plan d’organisation d’une société destinée à l’avancement des sciences et des arts » (2).

Mais les troubles graves de la Terreur font que le projet est considérablement ralenti. Il faut attendre la Constitution de l’an III, votée par la Convention, le 5 fructidor (22 août 1795), pour que soit inscrit (article 298) : « Il y a pour toute la République un Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences ». Dès le lendemain, le chimiste Antoine-François Fourcroy présente au Comité d’Instruction publique un organigramme pour l’Institut national avec trois classes, sciences physiques et naturelles, sciences morales et politiques, littérature et beaux-arts. La structure est validée et est inscrite dans le détail dans le titre IV du décret du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795). Tout cela sera de nouveau transformé sous Bonaparte, en 1803, mais c’est une autre histoire… Pour l’anecdote, Fourcroy est aussi à l’origine de l’École centrale des travaux publics qui deviendra en 1796 l’École polytechnique.

Côté artistes, c’est Jacques-Louis David qui incarne le plus la volonté de réforme des Académies, dont il est membre, et qui également est à la tête du mouvement néoclassique qui délaisse et dénigre le style léger, mièvre, galant, d’un Boucher par exemple, pour remettre au goût du jour l’art classique, tel qu’exécuté par Poussin, et l’esthétique antique. Lors du Salon de 1798, Boilly présente une huile sur toile qui connaît un vif succès, « Réunion d’artistes dans l’atelier d’Isabey » (3). La construction du tableau rappelle celle d’une frise (72×111 cm) avec une multitude de personnages représentés le long d’une discrète sinusoïde horizontale. Au premier abord, le spectateur est enchanté par le détail, la minutie déployée pour cerner la physionomie des personnages dont certains sont parfaitement reconnaissables : Ysabey, bien sûr, élève de David, parlant à François Gérard (assis) du tableau sur chevalet qu’ils ont devant eux, Drolling (cinquième à partir de la gauche, derrière), Boilly lui-même, Bidault le paysagiste, Prud’hon, accoudé au piano, les architectes Percier et Fontaine (quinzième et seizième, discutant à l’arrière-plan, créateurs du décor), les sculpteurs Chaudet et Corbet (celui-ci quatrième entre Drolling et Prud’hon), le peintre historique Girodet (le vingt-sixième, assis au premier plan, de face), le célèbre comédien Talma (vingt et unième, assis) Méhul le musicien (premier). Nous avons là des artistes élégants, dans un décor à l’antique, le tout dans une atmosphère tranquille et rassurante. Le réalisme du groupe, la réalisation minutieuse, indiquent que la vogue est à la scène de genre et du portrait, qu’on s’éloigne même du néoclassicisme du maître David et des scènes historiques et épiques. Cette toile illustre, empreinte de son temps, l’embourgeoisement de l’artiste puisque nous avons sous les yeux un salon fort bien décoré, propre, avec un piano, sans trace d’outils, contrairement aux époques précédentes où l’artiste était représenté, par l’autoportrait par exemple, en train de travailler, avec le pinceau en main, devant son tableau en cours d’exécution. Ici, c’est surtout la fonction et le statut sociaux de l’artiste qui sont mis en avant, le métier étant en un sens dissimulé.

La libéralisation des arts aura, malgré tout, des conséquences désastreuses qu’il ne faut pas écarter. Une multitude de théâtres verront le jour, mais feront faillite, à cause d’une offre bien supérieure à la demande, à cause également de l’arrivée de très mauvais acteurs, ce qui est également le cas, sûrement dans une moindre proportion, pour les beaux-arts qui s’ouvriront à de médiocres réalisations. Mais beaucoup d’artistes aussi sont impatients et vite déçus par l’Assemblée nationale qui décrète trop lentement alors qu’eux sont prêts et fourmillent d’idées. Par ailleurs, même quand les votes ont lieu, les institutions révisées et créées, les moyens, essentiellement financiers, ne sont pas au rendez-vous. Et les élans s’inversent. Au début de la période révolutionnaire jusqu’à l’apogée jacobine, c’est un modèle davidien qui fait référence, il est considéré que la Révolution est le moteur pour un renouvellement des arts, alors qu’avec les Thermidoriens ce sont les arts qui doivent guider et éduquer le citoyen. François de Neufchâteau à ce propos est explicite quand il écrit (il est alors ministre de l’Intérieur du Directoire et s’adresse au Jury des Arts le 30 pluviôse an VII, 18 février 1799) que les arts devraient être utilisés « pour répandre les principes et les institutions du gouvernement qui les salarie et les honore », c’est-à-dire que l’artiste, « fonctionnaire » dont le mécène est la Nation, doit se faire professeur de morale dans le cadre d’un « art social », évitant un intellectualisme qui serait inégalitaire ; ce sont des consignes que l’on trouve sous la plume de Thibaudeau, rédacteur au « Recueil des actions héroïques et civiques des républicains français », puisque, paraît-il, les masses aspirent à la simplicité de la vérité, à l’expression du sentiment, aux formes concrètes de la vraisemblance. Les divers mouvements qui traversent l’époque révolutionnaire, les renversements de tendance, amènent fatalement vers l’aporie aussi bien les considérations politiques sur l’art, théoriques, que les tentatives de mises en application institutionnelle, pratiques, même si l’on doit reconnaître la naissance de dispositions et dispositifs qui demeurent de nos jours.

Les contemporains de cette époque s’étonnent très souvent de voir peu de monuments, d’œuvres magistrales évoquant et sublimant la Révolution elle-même, ainsi que les grands hommes qui l’ont portée, parfois au prix élevé de leur vie. Ainsi le journaliste Pierre-Jean Audoin, élu au Conseil des Cinq-Cents, s’exclame au printemps 1798 : « Où est le marbre, où est le bronze, où sont les statues et les temples élevés à la gloire de nos héros ? ». Déjà en 1791, Villette regrette qu’au Salon du Louvre n’existe qu’une seule œuvre évoquant la Révolution ! Concernant l’architecture et l’art monumental en général, comme dit plus haut, c’est au nom de l’économie que beaucoup de projets célébrant la Révolution sont sans cesse reportés, comme ceux établis par la Commune des Arts, de Peinture, Sculpture, Architecture & Gravure, constituée dès le 18 juillet 1793. L’économie, les carences financières ? Certes l’argument est valable, mais un autre élément est à prendre en compte : si les décideurs sont tous en phase pour constater l’absence de monuments mémoriaux, ils en sont aussi en partie responsables par leurs désaccords quant aux choix des œuvres à ériger, des hommes et des événements à honorer… Pourquoi ? Parce que cette décade de l’histoire de France voit tant d’oppositions, de revirements, de changements dans le législatif et l’exécutif, bref d’instabilités innombrables, que les éventuels cultes à l’endroit de la Révolution changent sans cesse. Mirabeau par exemple, est à sa mort un héros, il devient une icône suspecte deux ans plus tard. Des concours sont certes organisés, mais les résultats et les récompenses sont souvent reportés, alors qu’il y a de réels projets très ambitieux qui s’y présentent, en particulier le 24 avril 1794, quand le Comité de salut public organise le Concours de l’an II, qui invite « tous les artistes de la République à représenter à leur choix sur la toile les époques les plus glorieuses de la Révolution française ». L’un des principaux lauréats, seulement désignés seize mois plus tard (août 1795), est Gérard, pour son dessin intitulé « Le Peuple français demandant la destitution du tyran à la journée du 10 août » (4). Cela indique que Gérard peut donc exécuter la toile déclarée « monument national », aux frais de l’État. Payé au tiers, il reçoit deux paiements en 1797 et 1798, le dernier tiers ne sera jamais versé, et l’œuvre ne sera jamais achevée…

___________________________________ 

(1) Bulletin de l’Assemblée Nationale, séance du jeudi 13 janvier 1791 au soir, présidée par M. Emery, à télécharger ICI (format PDF, environ 7 Mo). Source : « Réimpression de l’Ancien Moniteur, seule histoire authentique et inaltérée de la Révolution Française, depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu’au Consulat (mai 1789 – novembre 1799) », avec des notes explicatives, chez Plon Frères, Paris, 1847. 32 volumes brochés. Une présentation rapide en est faite ICI.

(2) Voyez la brève ICI.

(3) « Réunion d’artistes dans l’atelier d’Isabey », huile sur toile par Louis-Léopold Boilly. A contempler ICI.

(4) François Gérard, 1794. Plume et encre brune, lavis brun, rehauts de gouache blanche. Sur trois feuilles de format différent, juxtaposées. 67×92 cm.

Gerard

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Cet article a été initialement publié par Reflets du Temps le 28 juin 2014. 

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