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VINGT ANS

10 octobre 2013

Il ne faut pas grand-chose pour écrire, matériellement parlant, et le reste, qui ne se saisit pas entre les mains aussi aisément qu’une feuille morte portée par l’air, ne fait que passer par les membranes de l’être comme une pluie quantique. Je me retrouve avec des morceaux épars qu’il s’agirait d’assembler un tant soit peu afin de ne pas passer pour un singulier schizophrène. La corbeille à papier, c’est la limite de la turpitude. Les tiroirs qui renferment les papiers conservés, les dossiers numériques à l’écran sont sur la frontière opposée. Gravées dans le passé, certaines de mes alliances écrites me gênent car je ne veux plus les connaître, je désire fort les renier, les jeter dans le fossé de l’indignité. Mais par inadvertance, j’ai laissé des copies s’envoler et quelque part, dans un autre tiroir, ou dans un carton, une cave, un grenier ou une bibliothèque, le texte endormi n’attend plus le retour de son heure, bien qu’il puisse, en des circonstances particulières, se retrouver sous les yeux d’un lecteur nouveau : le lecteur tourne les pages rapidement, sur la dernière il s’arrête et relève la date qui figure en bas. Il n’était pas encore né quand ce texte a été écrit. Faudra que je demande à mon père, il se dit, en roulant les feuillets comme pour faire un bâton de mots. A contrario, je regrette la perte de feuilles admirables et qui avaient, en leurs temps, provoqué d’agréables satisfactions. Il en existe des copies, mais je ne sais pas où, et pour d’autres, plus rares, uniques, non reproduites : zéro, rien, plus une seule trace de leur existence.

1990

Les décennies sont attelées comme des wagons qui s’ajoutent à un train fantôme. Trois, puis quatre et cinq. Le vernis des objets a subi les brûlures du temps et les morsures des gestes répétés. Des histoires, maintes fois racontées et entendues, ont vu naître leurs propres variations, des versions diluées ou concentrées. Les livres ont les coins émoussés, les mors bien marqués, voire fendus. Les souvenirs sont drôlement habillés, certains en loques, d’autres en tenue d’apparat. Des visages et des voix ont pris des couleurs saisies dans la masse de l’existence. Les persiennes du salon sont antiques mais les rayons de soleil qu’elles filtrent sont toujours jeunes.

Tout passe. Par les mélodies fabriquées au clavier, sur des accords donnés par l’harmonie des mots que tu murmurais en toute occasion, dans la pâle clarté d’un matin mort, dans le crépuscule tiède favorable aux phalènes, toutes candidates à la folie simple. Que vivrons-nous jamais ? Une partie des archives a été confisquée par l’oubli, et quelques-unes ont été abandonnées délibérément, comme la clef d’une porte que nous n’aurons plus l’occasion d’ouvrir. D’autres enfin parfaitement perdues dans des émeutes de circonstance ou par excès de soûlographie. Que reste-t-il d’un inventaire jamais fini ? Le lexique est gros mangeur. L’archéologie exige un tel appétit.

Tout casse. Par chance, certains ponts empruntés se sont écroulés juste après notre passage bien appuyé sur leurs rondins instables. Qu’en faire ? Nous ne reviendrons pas. Avant nos vingt ans, nous avions découvert des ruines et nous prenions connaissance de l’Histoire, ayant le privilège de fréquenter les bancs de l’Université, et de baiser en ses murs avec des putes pour trois tickets de resto U, et parfois pour rien du tout, avec des girls venues de la côte ou de la zone pour suivre des cours de sociologie. Nous lisions ce qu’il s’écrivait avant l’ère industrielle, nous comparions les cartes, obligés et las d’admettre l’irréversibilité acquise, et nous allions, désabusés, la répéter en tête-à-tête, à notre privat-docent alcoolique. De fait, ses cours étaient devenus fascinants, après avoir été captivants, quand il prit chaire à l’Université en quittant promptement son poste de pilier de bar : il se mit à boire davantage. Jamais on ne s’est demandé si c’était raisonnable, mais toujours comment c’était possible. Nous allions pouvoir enfin imaginer quoi faire pour sortir le monde de nos têtes, croyant naïvement que c’était encore de l’ordre du possible. Nada. Tout brûlait vite, à l’image des cinquante clopes que nous fumions chaque jour, des cadavres de verre obtenus par métamorphose de flacons remplis de fin nectar ou de gros rouge, de ces jours immédiatement consumés comme une fusée, de ces nuits en faisceaux de lumières bruyantes, avec le clair-obscur de la brume éthylique qui piquait les yeux comme du soufre ; tout cassait à plein rythme, nous prenions surtout le temps de lire les témoignages capitaux d’agents de la pensée de leur temps, en tout endroit, à tout instant jugé utile. Le Cardinal de Retz nous semblait en belle plume, aiguisée. Sûrement l’esprit de fronde, l’idéal en paletot façon Rimbaud, soutenu par les rires francs et purs de ces fêtes littéraires, les gémissements de ces orgies philosophiques, et cette belle Fleur libanaise qui me susurrait des délices exquises à l’oreille quand nous nous retrouvions au club poésie de la fac, animé par l’agent reprographe de l’université, le mardi soir.

Tout lasse. La posture de l’avant-garde : la fatigue intervient assez vite, tout étant guidé par l’intuition ; des somnolences et des tangages, combien de fois retrouvé endormi sur le cahier ou sous le livre ? On voudrait arrêter un peu la descente du fleuve, faire escale sur une rive discrète – qu’on nous foute la paix –, mais le courant du temps nous empêche toute pause. Non, pas d’amertume, pas de rancœur, ne pas se penser blasé. Juste fatigué, suffisamment pour n’avoir plus le peu de vigueur utile à quelques transformations radicales qui embelliraient le décor et changeraient les voies d’accès à la poésie, la réalisation de la philosophie. Me restent des souvenirs et des papiers ; avec un peu de volonté, sans trop tirer sur mes forces, je pourrais enfin identifier l’œuvre et entamer l’assemblage. Sinon, à quoi bon être receleur d’un tel fatras ? Je reprendrai tout, j’arrondirai des angles, en aiguiserai d’autres, je ferai des chapitres pour rassurer votre logique, avec des intertitres, c’est moi-même qui plierai les cahiers, les couperai, les coudrai et les emboîterai dans une reliure pleine peau du temps décorée d’ors floraux.

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Ce texte a été initialement publié par Reflets du Temps, le 31 août 2013.

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