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LES ESPACES D’INDUCTION

10 janvier 2016
« Aujourd’hui, ce qui demeure d’aventuriers avance masqué, caché. Y compris dans la lumière universelle du Spectacle où leur présence ne peut se déceler que selon le principe de la lettre volée d’Edgar Poe. Point ne leur est besoin de vagabonder à travers l’espace puisque résister et subvertir n’exige plus qu’une clandestinité active où déserter revient à ne manquer de rien »
Cécile Guilbert, Sans entraves et sans temps morts II

 

Je pense à celui qui est lié à l’eau glacée, comme un seul animal, et qui voit partout en images et dans la rue qu’il est loin d’être le seul – mais ne pas pleurer dans la ville où il est enfermé. Il se sent périssable avec beaucoup d’enthousiasme, de joie. Il constate cet écart monstrueux entre les étoiles et son visage, soupirant, il se voudrait paisible avec plaisir. Sa bouche est plus digne que ses yeux où la fin de l’espoir brille mate depuis qu’il a cessé de s’abreuver avec d’autres se rassemblant pour ingurgiter des boissons froides, de la bière tiède, attablés sur un trottoir sale, occupés à soûler leurs ombres.

J’ai été de ceux-là, noyé dans l’écume bleue, mais aujourd’hui cette nuit ce matin ce soir et maintenant je me nourris d’encre et de papier assemblés sous forme de livres pour retrouver une autre version de la fièvre et le cœur battant que d’aucuns regrettaient d’avoir perdus, comme expliqué au tout début de « La glace sans tain ». Voici en ce moment doux ce que j’absorbe – j’ai même constaté dans le rétroviseur de l’été indien, quand les jours nés meurent plus tôt, que les bouquins s’alignent davantage –, voici les volumes de maîtres dispersés, lorsqu’ils sont au repos, sur le bois, le velours, le cuir, même par terre. C’est plein de monde chez moi, ils sont bavards s’ils s’ouvrent sous la lumière et si je prends la précaution de chausser les binocles x2. Je ne peux pas tout noter, je suis débordé, ou je n’ai pas ce qu’il faut à cet instant T du big bang pour faire une copie de l’énergie E ; mais j’ai un carnet aux aguets et un crayon bien taillé aux toilettes – ce qui révolterait Miller qui préférait les bois pour lire. Mais en ces temps à chier, on pourrait nous rappeler à l’ordre si nous nous entêtons à confectionner nos plaisirs littéraires et nos connaissances livresques dans les cabinets, les autorités informant la population que des terroristes y sont régulièrement trouvés à lire et apprendre un livre par cœur, infâmes lecteurs capables de toucher leurs cibles. Des décisions en découlent, complexes, pouvant contenir la réponse plus tard. Et il ne s’agit pas toujours du livre qu’on croit. Et lire ailleurs, dehors, dans la forêt comme Henry, ne présage rien de fondamentalement moins obscur ; lire c’est de toute façon dangereux, surtout le roman, comme nous l’apprenons avec stupeur et amusement sous la plume cassée de Philippe-Louis Gérard. Mais Moïse lui-même n’en a-t-il pas eu une certaine connaissance ? Changer son image ? Pour lire chaque buisson où la voix n’est pas stockée après effondrement de l’image visuelle. Gérard, porte-parole énergétique pour la prévention contre la passion dangereuse qu’est la lecture : « Les égarements de la raison », c’est écrit en 1774, déclament des accusations portées contre l’immoralité dans la critique de la connaissance religieuse dont les meilleurs véhicules sont les ouvrages de belle fiction, esprits de l’anti-matière et du nouveau style, livres encourageant le divorce entre le lecteur et la Vérité par la vicieuse manipulation qu’exerce sur lui l’Imagination, amante vorace. Mauvaise réalité ! Fantaisie !

Brochures, livres encyclopédiques, bibliographies, références et index : comme j’écris autant que je lis, je me dois de fabriquer des ponts dans la nuit pour franchir les fleuves du temps, éviter les remous forts de l’Histoire qui jettent sur la berge du présent des débris d’événements illisibles, pires que les notes marginales laissées par un autre lecteur, il y a presque trois cents ans, que l’on peine à lire sur le papier jauni par tant d’hivers humides et automnes secs successifs. La construction de ces ponts est une science qui m’a donné une raison de créer une esthétique et de l’accepter comme outil. Je pense à rebours que la forme immatérielle et la beauté de ma langue sont la beauté de ma tribu.

Je lis surtout le soir très tard, j’écris la nuit et au matin. L’écriture est l’enclos des rêves. Quand je relis cet approvisionnement en matériel, toutes les études que je commence sur Grand papier du monde me confirment le besoin de lire et d’écrire. Je suis un poète sur le feu, bien sûr, je sais que sue en moi cette subversion joyeuse de l’effort d’encre, pousse la beauté du chaos. L’art est très simple. Comme autant de mots pour peindre une fiction réelle, des beaux mots, des poèmes, des bâtiments de prose à étages pouvant survivre à l’assaut des agents corrosifs diffusés par des entités policières chargées de rétablir l’ordre. Donc, beaucoup de patiences étudiées, conférences oniriques et littéraires, des expériences à la fin de la plume, je ne puis m’échapper de ce flux mixte de mots et d’images qui circulent en permanence sous mes cheveux, système de tension générale, mais que je préfère de loin au labyrinthe de la société dite moderne, si trompeuse à servir l’ennemi qui reste la cible diffuse de mon opposition farouche, dans la rue comme à la campagne ; je préfère les voix de la texture de la viande, le goût de vivre.

« Nous ne pouvons aujourd’hui que nous moquer », écrit Balzac.

Un livre, un texte, c’est une version de réconciliation qu’amène toujours maintenu un résultat négatif, et puissant, récupérant souvent dans l’avant-garde et la pression torsadée les nouvelles conditions historiques – le changement est le changement. Très peu d’entre moi (je n’ai jamais compté combien nous sommes au total derrière mes yeux) ont discuté du développement de ces étranges paroles plutôt délicates, ne pouvant pas lire dans le temps, mais y écrire, pour détruire l’ensemble de l’étage des pensées du bâtiment de la logique, aidés en cela par la résistance accrue des poètes sous la langue de la question, grands critiques de l’esthétique et de la politique, remettant en question la capacité de vivre de nos contemporains. Lire et écrire, c’est contempler les rides sur l’onde d’un lac, tentative radicale de la métaphysique. Lire, c’est diffracter la faible lumière qui passe par les portes ouvertes pour l’acquisition de la conscience. Mais est-ce suffisant ? C’est en contradiction avec la poursuite de notre époque.

Mais les mots et l’armée de l’absence sont chacune les mains de l’autorité de la bouche : la rébellion permanente, la fonction critique. Le fonctionnement de la langue individuelle, par opposition au Bureau d’information de la langue administrative, est la proposition du vivant dans une image, immédiatement, nécessairement comme un postillon de langue et lèvres qui s’articulent dans la même consistance. Musique générale, dans toutes les dimensions. La vie, par opposition au salut, peut être éventuellement mesurée comme une pierre précieuse. Mais attention, il n’y a ni sanctuaire (Wittgenstein a été clair sur ce point) ni virginité du verbe ; la langue condamnant l’abus de langage comme critique. Mais tout s’emploie avec les mots, et selon les types de chemin, le nombre de pistes, les ragots médiatiques, les paraphrases, il est de toute première urgence de savoir comment se disent les mots d’adieu terminant la liaison ou indiquant une frontière. La diversité lexicale, la langue, le style et la région, partageant la prière de l’éternel retour.

Satire

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