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Un assassinat (Un tribut à G. P.)

10 août 2013

Là-bas, un rayon blanc annonçant un jour frais avait jailli sur l’horizon. Nous avions dormi dans un grand lit aux draps doux, nus, tout chauds d’amour, soûls d’un plaisir fou qui nous avait unis, moi dans toi. 
Tu sortis fissa du paddock aussitôt ton iris au courant du jour naissant, dandinant ton cul jusqu’à l’huis qui donnait sur l’abondant jardin au million d’arums. Tu tournas l’opalin bouton pour ouvrir : un air pur, vif, s’immisça dans l’habitation, transportant un parfum marin qu’un fort sirocco avait mu jusqu’ici.
A mon tour, j’apposai mon talon au sol, mais mollo car j’avais mal au front (ô whisky brutal !). Ton contour lascif dans l’illumination du jour m’attirait mais j’avais grand mal à mouvoir mon corps, m’attardant au bord du plumard. J’avançai la main pour saisir mon attirail à poumons. J’allumai un cigarillo cubain, aspirai un gros quota, puis trouvai l’impulsion pour finir d’aplomb. J’allai jusqu’au gaz, pour un bon chocolat chaud au lait. 
Tu vagabondais au jardin, à la façon d’un papillon. Moi, assis sur un parpaing froid, savourant mon cacao, lorgnant ton corps si joli, affamant, ton cou, ton dos. Ta voix, qui chantait un air à la con, montait jusqu’aux frondaisons du pin parasol, puis tu stoppas ton ambulation, mirant un cargo qui passait au loin. La maison où nous avions dormi dominait, du haut d’un à-pic, un accul aux coruscations d’azur ; nous nous croyions au paradis, ou un truc approchant. T’accroupissant pour un pipi prompt, tu sifflotas « Figaro-ci, Figaro-là » du grand Mozart, j’avalai la fin du lait marron, posai mon mug au sol puis marchai dans ton sillon. A l’abri du pin, nous admirions l’infini, main dans la main, tandis qu’au profil aplati du cargo s’ajoutait alors un trois-mâts pointu, sorti du port pour un tour autour du bassin. 
J’avançai tout au bord pour voir plus bas, là où par fracas continu Salacia lançait sa lotion. Un tournis agita ma vision quand ta voix bondit dans mon dos. Tu dis : 
– Tu vas mourir… Par mon fait. Mon amour pour toi a assailli puis ravi mon corps, ma raison, il a mordu dans ma chair, il a tout pris. La passion gît dans mon giron, dans ma maison, mon lit… Un frisson si bon avant, un mal inhumain aujourd’hui, poison total qui corrompt mon sang, l’abomination. Toi ou moi dois partir… Toi. 
Transi, raidi par tant d’accablants propos, j’oscillai. Quand ta main frappa mon occiput, tout autour bascula, pin, sol, horizon ; un air vif glissa sur moi. Albatros sans don, lourd, vrillant à l’instar d’un avion abattu par la DCA, j’allai m’aplatir sur un roc froid pour y finir mon sort dans un choc brutal. Oh la mort n’arriva pas illico. Gourd ? Oui. Agonisant. D’accord. Du sang coulait sous moi, j’avais soudain froid, sans pouvoir mouvoir un doigt, un cil. Os rompus, la paix pour toujours dans un instant, un instant qui tardait, qui tardait. 
Là-haut, tu avais fait trois pas pour voir, tu surplombais ton amour chu mourant, la satisfaction illuminait ton charmant minois, on pouvait voir un rictus narquois. Tu pivotas, allas jusqu’à la maison, tu pris un bain.
Mon soupir final. Un vautour inaugura un balthazar ; un busard suivit, puis tout un gang animal. 
La contrition aidant, tu iras voir la maison poulaga pour ton forfait. 
Mon amour.
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Ce texte a été initialement publié par Reflets du Temps le 21 juin 2013.

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From → ECRITS

3 commentaires
  1. On me demande : « Mais qui est donc G.P. ? En quoi ce texte est-il un hommage ? »
    Georges Perec, membre de l’Ouvroir de Littérature Potentielle (OuLiPo), est connu pour être l’auteur du plus long lipogramme jamais écrit, « La Disparition » (Denoël, 1969), un roman de 300 pages ne comportant pas une seule fois la lettre E…

  2. Impr ssionnant Johann. Chap au bas.

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