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DÉTOURNEMENTS

19 juillet 2013

« Le premier devoir de la presse est maintenant de miner toutes les bases de l’ordre politique établi ».

Karl Marx, Nouvelle Gazette rhénane (14 février 1849)

 

Après toutes les questions à point nommé, et la jeunesse jamais vécue, le jour se lève à peine. Il reste alors l’ombre, à attendre, le temps que la lumière qui va monter peu à peu nous dessine au sol en silhouette directe. Lisant nos relevés d’ambiances urbaines, nous constatons que les plaques tournantes n’existent plus, du moins celles que nous avions éprouvées il y a de cela à peine une décennie en arrière, du temps où il était encore envisageable, et surtout possible, d’attirer l’attention sur les failles béantes qui courent le long de cet édifice massif, hangar et vitrine, prison et supermarché, usine et bureau, dans lequel il est donc devenu parfaitement inutile de pénétrer pour y produire le moindre scandale. Aujourd’hui, nous pouvons fournir une série d’exemples, comme autant d’échantillons d’un rien acquis, des images prises pour le réel, de ces marchandises consommées sans parcimonie qui ne servent à rien, de toutes ces manœuvres qui n’ont même pas besoin d’être habiles pour faire passer les pilules ou pour imposer des injonctions grotesques mais mortelles, de ces discours pour la nivellation générale. Nous pouvons rester assis, dorénavant. Il faudra juste enfiler sa veste, quitter la maison et rejoindre le désordre de la rue quand le signal sera donné par nos conjonctions de désirs. Certains éléments fort agréables, tel un parfum négatif – la marchandise qui viendrait à pourrir –, déjà nous parviennent grâce aux courants d’air que des révoltés ont pu créer, non pas en ouvrant certaines portes ou fenêtres mais en les brisant. C’est un bon début, puisque aussitôt sont outrés les maîtres et leurs sbires ; d’autres petits mutins suivent bien timidement, avec trop de retenue, il se réunissent sous un label moral, les « indignés », oubliant de fouler l’indignité qu’il y a à dépendre du discours qui les nomme, comme un emballage policier.

La désinformation organisée dans les médias, craignant de moins en moins la contradiction et la réfutation, ventile de ce fait des énormités qu’il suffit simplement de renverser pour accéder à la vérité d’une réalité grossièrement maquillée. Les journalistes, les commentateurs patentés des événements sont parfaits dans leur rôle de Monsieur Loyal, au cœur du cirque, présentant là un numéro de prestidigitation, annonçant ici la venue de quelque clown habillé en expert économique, écologique ou scientifique, ou en « homme politique », ce dernier n’existant généralement que par le médiatique ou par l’entêtement de certains qui persistent à voter.

Nous avons vu récemment de faux étonnements, des indignations feintes, concernant l’usage du minerai de viande de bœuf qui s’avère être bien souvent du cheval dans les plats « préparés » de la bouffe industrielle. Stupéfaction feinte en effet, je l’ai déjà évoquée ailleurs, puisque rien de nouveau sur ce que nous savions déjà, ces procédés étant connus depuis bien longtemps (notons néanmoins l’admirable découverte, en Islande, d’une tarte à la viande de bœuf qui s’est révélée, après analyse, exempte de toute protéine animale). Et puis, après tout, seuls ceux qui consomment ces merdes s’inquiéteront, et encore. Quand la nouvelle a été répandue, visant quelques marques (?), un grand nombre de lots a été retiré de la vente et nous avons vu jaillir la plus sournoise bêtise à propos de ce scandale qui n’a été considéré volontairement que du point de vue de la fraude à l’étiquette et donc au contenu, rejetant toute conséquence sanitaire. C’est en particulier du côté des associations humanitaires que la perfidie s’est exprimée en toute clarté : admettant qu’il n’y avait pas de problème sanitaire, certaines d’entre elles ont carrément proposé de récupérer les lots incriminés pour les redistribuer aux plus démunis, plutôt que de les voir partir à la destruction, tout en sachant que selon les filières d’importation de la viande de cheval (USA, Canada, Mexique), les contrôles vétérinaires à la source faisant défaut ou étant truqués, il existe des risques non négligeables de trouver, par exemple, des traces de phénylbutazone (un anti-inflammatoire vétérinaire, potentiellement toxique pour l’homme) dans le minerai de viande de cheval. Cette formidable idée de reclassement de ces denrées infectes et potentiellement nuisibles à la santé humaine a été entendue, et validée en France par le sinistre délégué à l’Economie sociale et solidaire et à la Consommation. C’est beau la solidarité à l’égard des plus pauvres.

Le temps brûle, se consume dans la consommation en tous sens ; on meurt en masse dans des voyages organisés, on entasse dans son caddie des biens en majorité inutiles et on gueule à la fin du mois quand le sou manque, on va chercher de la nourriture auprès de l’association caritative locale car – je l’ai entendu à plusieurs reprises – sans cela, « on pourrait pas payer internet, les téléphones portables, l’écran plat », « et si t’as pas tout ça aujourd’hui, t’as pas de vie, tu passes pour un con », on va par troupeaux entiers dans des parcs d’attraction ou au stade, et l’on va, la semaine suivante, dans une librairie, pour son enfant qui est au lycée, demander « L’Idiot, des Frères Karamazov » ou « Tristes Tropiques, vous savez l’histoire des Indiens racontée par Marc Lévy ».

Les discours portés partout par les commis médiatiques, les instructions des règlements étiquetés, des conditions générales de vente, des formalités administratives, voudraient maintenir l’individu dans une suffisance indépassable, tant pour l’usage des idées que pour le partage des sentiments, qui le rend apte aussi bien à l’exercice du pouvoir qu’à la soumission durable.

Et l’Histoire hante la modernité, et ce passé contemporain viendra sans relâche mordre le présent sans issue et sans repos, présent endurci par des images délirantes qui ont expulsé les mots, les lettres, la pensée, par des images nourries d’une approbation générale, applaudies, absorbées. Nourries et absorbées… Nous avons des bagages, nous avons même pu sauver quelques grains de sable, avant que la pollution vienne souiller les plages, et nous les disposerons dans des engrenages bien choisis pour faire valoir toute valeur négative de tout usage détourné et de tout détournement us(ag)é, comme pour la dialectique, cette fille des rues sans cesse chassée pour trouble à l’ordre public, ou à la pudeur, mais qui toujours revient nous faire les yeux doux, montre la cuisse, à peine cachée dans la pénombre de la porte cochère. C’est elle qui tient la véritable économie puisque l’autre, celle du capital, décrétée indispensable à la circulation des images et des étiquettes, de ton cul et de tes idées, est déjà dépassée, repassée par l’exigence de la vie, une économie de domination obligée de parler de sa propre ruine en termes d’ajustements mécaniques, de crise, lesquels ne sont que la conversion hystérique d’une fuite irrationnelle. Ce qui fait, et c’est là le plus étrange des sentiments, que notre Imagination s’approche davantage du réel que toutes les misérables inventions du spectacle. Et quelque chose chancelle, sous le vent des refus. Cela ne sera pas suffisant.

Il est trop tard, nous attendrons demain matin, nous avons trop entendu les satisfaits des conditions existantes, et même ceux qui voudraient naïvement y corriger quelques défauts, alors que c’est la vie qu’il faut prendre et manger à la lueur agitée des beaux incendies, à Belo Horizonte, à Istanbul, à Santiago du Chili.

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Ce texte a été initialement publié par Reflets du Temps le 29 juin 2013

 
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From → ECRITS, PHILOSOPHIE

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