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CHEMIN DE LA CRITIQUE (troisième partie)

7 mars 2013

Les individus dits politisés que je pouvais fréquenter quand j’avais vingt ans avaient jusqu’alors emprunté des chemins qui ne collaient jamais avec le mien. Encore une difficulté de langage, de phraséologie ; et je repérai l’anomalie que j’évoquais au chapitre précédent, à savoir un champ lexical réduit avec ses conséquences sur la communication de la pensée, des idées, en l’occurrence celles qui porteraient la critique. Ici les causes étaient différentes, et plutôt sur un mode de réduction à l’usage n’ayant pas formellement envahi tous les champs de pensée du locuteur : collocations, formules, bref une phraséologie dont par ailleurs les usagers n’avaient pas conscience, étant en possession d’une langue qui les possédait elle-même, inapte par conséquent à la poésie, même pataphysicienne (qui adore les formules). Ils pouvaient être partis avec des bagages conséquents, littéraires et historiques, avec même pour certains des qualités certaines dans la dialectique, mais il étaient arrivés à ce dénuement et cette misère de l’être et de lettres, à cette réduction en vignette. Etre politisé était entendu comme porteur d’une polarité de circonstance, c’était un terme ratissant large, logiquement : être politisé n’impliquait pas l’engagement ou le militantisme, c’est d’ailleurs toujours la simple définition de la conscience des mouvements qui se sont déroulés dans le champ commun à la lueur refroidie de l’Histoire, c’est une disposition qui est souvent une appropriation filiale, l’héritage modélisé, ou l’effet d’une forte opposition, non sans affect, sur le terreau riche de l’idéologie, surtout celle du père. Un manque qui serait juste maintenu puis contenu, au sens renversé de forclos, dans une identité historique, et qui serait attesté plutôt comme un plein : pulsion, désir, la vie, avec une multitude de sublimations radicales. Serait politisé qui aurait saisi que tout est politique. Aussi, beaucoup de gauchistes dans les environs braillaient des formules, ils glissaient en s’enfermant, plaçant par exemple un mot de champ strictement politique ou social dans une proposition, une conversation qui n’avait pas de correspondance pertinente et immédiate avec le politique ou le social, ou bien encore produisaient des combinaisons de discours avec des phrases contenant des relations lexicalement figées assez typiques, ce qui, dans de nombreuses circonstances, donnait l’impression qu’ils étaient robotisés. En les distanciant assez vite et sans appel, avec quelque science du décalage, comme celui de la lumière vers le rouge, j’avais pu assez vite me retrouver mieux accompagné, avec ceux qui ne faisaient pas de théâtre, pour n’être plus situé, pour pouvoir parler très librement, expliquer que j’étais au monde par les seuls mots, par la poésie, par une espèce particulière de la littérature, par le désir de verbe, et l’Histoire, m’emparant d’une forme radicale de lutte, une lutte contre le langage avec les moyens du langage, développant un certain nombre de problèmes d’exigence apocritique, nous dirait un rigolo de l’anti-philosophie. Un de ces types, que finalement je fréquentai sur une séquence courte de six mois environ, il s’appelait Simplex. C’était en 1991, Lyon. J’avais repéré sa fermeture. Je l’avais rencontré lors de l’inventaire d’une grande librairie, quelque chose avait accroché, et ça venait, comme une lueur de signes, de sa façon rhétorisée de parler, là où d’autres ont leur façon érotisée, ou théorisée, ou thésaurisée, retenue, autorisée. Lui, il était en plein dedans, et dansait par sa langue au bord de ce précipice profond, l’abysse précisément, du langage dans le langage. C’était là son ouverture. Il écrivait mais j’ai oublié. Beaucoup de ceux-là écrivaient. Certains amuseurs arrivaient à avoir encore quelque plaisir à jouer au cadavre exquis, à faire des petites séances, cinq minutes, d’écriture automatique, comme une purge. Je ne comprenais pas, moi qui les avais petit à petit abandonnés, cet ancrage et cet évitement du dépassement. Je n’arrivais pas à identifier, parmi eux, un seul qui soit le colporteur de la subversion, le dépositaire du négatif à l’œuvre. Je me retirai. La mascarade n’a de beaux habits que dans un salon ludique de Venise ; à la cafétéria d’une université c’est un folklore ridicule. Mon état d’ivresse permanent m’avait renversé, pour un très long moment, des années et des années, sur le versant d’une hyper vigilance à l’égard des rôles par lesquels tout se module. Simplex avait le défaut de son cerveau en labyrinthe et il était capable, très stupidement, de répondre aux questions des flics en apportant des détails complémentaires et inutiles. Et c’est une chose que savent lire les flics : livrer des détails inutiles c’est l’apanage de ceux qui veulent colmater. J’avais lu quelques pages de Simplex, écrites en mode automatique. Il y révélait l’essentiel, malgré tout, il y avait cette dureté de carbone, bloc sombre, de l’anti-matière, avec une belle force d’attraction. Simplex, plus tard, est devenu trader.

Quand plus jeune, adolescent et puis jeune homme, il m’arrivait de ne pas avoir d’idée précise sur quoi écrire, ce qui était finalement assez fréquent, il fallait pourtant que très vite à tout prix j’eusse satisfait mon désir d’écrire au risque sinon d’une panique : j’avais donc eu recours au procédé de l’écriture automatique, laquelle produisait des choses surprenantes et parfois assez belles. A l’époque où je pratiquais ces jeux surréalistes, je n’avais pas encore, bien entendu, la notion d’œuvre générale, je n’avais pas de projet littéraire, je voulais juste soulager ce désir de noircir des feuilles, pour la beauté du geste, pour l’effet déroutant produit, et parce que, aussi, je voyais dans ces apparitions une somptueuse tentative d’échapper aux normes littéraires classiques dont j’avais déjà un panorama assez riche, et le moyen d’éprouver par les mots ce qui était inconscient, notion qui m’avait été rapportée par la lecture des surréalistes, et du Manifeste, avant Freud. Cela correspondait à l’esprit de révolte d’un adolescent, au désir de l’expérimentation, aux bouillonnements intérieurs de cet âge furieux. Mais la Critique était une pousse, un embryon, une goutte. Juste par un mouvement violent, par ce procédé compulsif, j’évitais ainsi la panique, l’angoisse, je libérais une impossible tension, c’était en tout point comparable à l’éjaculation masturbatoire.

Comme je viens de le dire, j’avais la notion de l’inconscient grâce à Breton depuis quelque temps, mais en dernière année de collège, je commençai de lire Freud. A la maison, je disposais, grâce à mon père, professeur de philosophie, d’une confortable bibliothèque. Je n’ai pas abordé Freud de façon logique, ou chronologique, en commençant par exemple par les différentes introductions, ou les leçons, non, je l’ai plutôt débordé : je jetai mon dévolu sur un ouvrage à cause uniquement de son titre qui m’intriguait, m’attirait, un trio, Inhibition, symptôme et angoisse (1926). C’est compliqué de découvrir l’œuvre d’un homme en entrant par une porte pareille, dans un système qui a déjà trente ans, dont la deuxième topique est bien installée, et quand on a quinze ans soi-même… Pourtant, après coup, je me dis que cela a dû orienter des correspondances, des connexions, des communications. Economie du moi dans l’inhibition, déplacement de la représentation par le symptôme, dévoration de l’angoisse.

Bien que la douce folie d’écrire m’ait pris très jeune, c’est-à-dire dès que j’ai su écrire, vers l’âge de sept, huit ans, c’est en fin de collège que cela devint ferveur. J’avais été éduqué, en école primaire, dans le « cadre » d’une pédagogie alternative, non-directive, inspirée par Freinet, où l’éveil, l’imagination et l’autonomie de l’enfant étaient privilégiés. Dès le cours préparatoire, nous mettions en textes nos expériences, nos souvenirs, et ce, dans tous les sens du terme puisque nous imprimions nous-mêmes nos écrits. J’ai manipulé les casses, l’encre et le papier très jeune. Nous réunissions nos productions dans de petits livrets que nous vendions au profit de la coopérative scolaire. C’était, pour le dire clairement, un véritable communisme pédagogique. Aussi, le goût pour l’écriture a toujours été accompagné du plaisir de l’impression, de l’édition, de la diffusion, et de l’expérience partagée ; j’ai conservé tout cela en moi.

J’entrai au lycée avec une pratique déjà éprouvée de l’écriture, encouragée durant mon passage au collège par quelques professeurs que j’avais rendus curieux à mon endroit. Depuis longtemps j’emplissais des cahiers. Ces cahiers n’existent plus et étrangement je ne sais plus comment ils ont disparu, j’ai oublié quand et dans quelles circonstances, probablement je les ai détruits. Il me reste quelque part, de cette époque, plusieurs poèmes tapés à la machine, réunis en livrets de douze feuilles environ. A la cave ici, je crois, je chercherai. Certains de ces textes sont issus de ces cahiers disparus. Dans ces cahiers j’y collais aussi des images, des coupures de presse. Les livrets quant à eux, dactylographiés donc, existent grâce à la machine à écrire que j’utilisais à cette époque. Petite, simple d’emploi, grise et noire ; le bruit, la dureté des touches, le chariot capricieux, la cloche qui indiquait la fin de ligne, retour chariot, le papier carbone. Le mot vaut le détour. Il cerne une espèce de manufacture improbable : machine à écrire.

La page blanche est une anomalie pénible. Je pense au cinéaste, il dit action, et quoi qu’il se passe la pellicule est impressionnée, même si rien ne se passe devant la caméra, mais il se passe toujours quelque chose puisqu’une gravure est réalisée. Je dis action et ma page blanche ne se noircit pas, rien ne vient l’impressionner si je ne prends pas le stylo pour y écrire. Avec l’ordinateur, l’écran vide est une vibration blanche, elle me rappelle la torpeur de notre temps, il y a encore plus de proximité avec le Néant, et l’on y capte parfois cette lueur blême de l’électron qui démontre la matière, lueur aussitôt captée qui devient mots, la matière parle et ne se tait plus, elle a toujours été le Silence paradoxal, comme ce grand calme infini dans lequel doucement on se réveille par-delà l’extrême ivresse éthylique, cette prairie fleurie de coquecigrues vraies.

Sartre : Pour avoir découvert le monde à travers le langage, je pris longtemps le langage pour le monde (Les Mots). Je m’y retrouve, c’est certain ; longtemps, combien de temps longtemps ? Proust, lui, aurait dit :

— Toujours, et partout aussi, je suis le maître du Temps, car je dispose, par l’insomnie créatrice de mon esprit, du pouvoir insensé d’écrire, dont j’use par une recherche insoluble, m’adressant à vous tous sans vous connaître, par l’effusion de mots pleins de ruse, liquides comme cette pluie qui bat ma vitre, comme cette eau blanchie d’air déposée par les vagues dans un refrain éternel, des mots débordants ; la marge éclaire la page.

Appréhender les choses, toutes les choses, comme éléments du langage ne peut que conduire à devenir un fou curieux, c’est s’angoisser de savoir qu’en vertu de cette disposition spécifiquement humaine, il existe d’énormes brèches dont certains effets — l’Histoire, l’Amour, l’être-pour-la-mort — reviennent à l’envoyeur par la littérature. Déjà, s’éloigner dans la représentation. C’était Lascaux, le professeur me l’avait dit dans la voiture, en ce matin lumineux, avec son sourcil qui se redressait dans le rétroviseur.

Alors, écrire.

Rolland : Pour qui est-ce que j’écris ? Certes pas pour la gloire ; je ne suis pas une bête, je sais ce que je vaux, Dieu merci !… Pour mes petits-enfants ? De toutes mes paperasses, que restera dans dix ans ? Ma vieille en est jalouse, elle brûle ce qu’elle trouve… Pour qui donc ? — Eh ! pour moi. Pour notre bon plaisir. Je crève si je n’écris. Je ne suis pas pour rien le petit-fils du grand-père qui n’eût pu s’endormir avant d’avoir noté, au seuil de l’oreiller, le nombre de pots qu’il avait bus et rendus. J’ai besoin de causer ; et dans mon Clamecy, aux joutes de la langue, je n’en ai tout mon soûl. Il faut que je me débonde, comme cet autre qui faisait le poil au roi Midas. J’ai la langue un peu trop longue ; si l’on venait à m’entendre, je risque le fagot. Mais tant pis, ma foi ! Si l’on ne risquait rien, on étoufferait d’ennui. J’aime, comme nos grands bœufs blancs, à remâcher le soir le manger de ma journée. Qu’il est bon de tâter, palper et peloter tout ce qu’on a pensé, observé, ramassé, de savourer du bec, de goûter, regoûter, laisser fondre sur sa langue, déglutiner lentement en se le racontant, ce qu’on n’a pas eu le temps de déguster en paix, tandis qu’on se hâtait de l’attraper au vol ! (Colas Breugnon)

La Parole, telle une gustation renouvelée, dans le contentement de saisir, malaxer, mastiquer des matières et des saveurs perçues dans le vif de la vie. La première fille, c’était déjà un événement littéraire, et toutes les suivantes, et dans la foulée je découvris qui allait devenir l’un de mes plus précieux amis, dans des circonstances de coup de dés, Juraij et moi-même comme percutés ; pour une raison commune nous allions passer quelques jours ensemble dans un château ornais, logés dans une chambre avec un trou dans la porte portant le numéro treize que l’on avait d’abord partagée avec Frantz, un jeune homme tourmenté à qui son père avait dit, la veille de sa mort, qu’il allait se tuer. Ce qui mortifiait Frantz, c’était le fait que dès qu’il avait eu connaissance de cette information, le désir suicidaire de son père, il s’était pris à attendre, sans rien faire d’autre, que son géniteur passât à l’acte. A l’étage supérieur, sous les combles, dormaient les filles. Odile, Sandra et toute une clique d’allumées. On buvait de la bière à 4 % et on fumait des américaines sans filtre. On circulait sous des néons jaunes et vibrants, sales et grésillants. L’encre de la vie s’imposa entre les mots de mes carnets et les cartons dessinés de Juraij où je trouvais la parfaite illustration de mes sorgues inquiètes. Je désirais Odile dont l’exquise rousseur la rendait plus sauvage. Elle m’échappa ces nuits-là, car je n’ai jamais été de ceux qui courent, et rentra chez elle, sans même se retourner, à Athis Mons, emportant avec elle un précieux texte, une espèce de Manifeste que l’on avait rédigé collectivement et dont il n’existe que ce seul exemplaire, très certainement copié, partiellement du moins, puisque nous en retrouverons des phrases entières inchangées dans des parutions bien postérieures, chez des parvenus du chaos, et dans les pages furtives d’un comité sans nom, onze ans plus tard. C’était la première Critique formulée en tant que telle, avec la belle intention de nuire et subvertir. Quant à Odile, je la reverrai dix-neuf ans après, pour les raisons de cette belle intention, lors d’une extravagante affaire, la fusillade du Col de Saint-Toutain.

Cette belle intention de nuire et subvertir, en ce qui me concerne, aura cheminé pour pouvoir aujourd’hui, sans satisfaction et sans quiétude pour autant, depuis une position imprenable, contempler ce qu’il reste à défaire. Car le parcours jusqu’au temps présent aura permis de saisir ce qui a disparu et ce qui a été dissimulé, truqué et pollué, dans le tumulte des images installant les conditions de la peur et de la défiance maladive, favorisant le morcellement du sens commun et du temps vécu, perpétuant l’isolement des êtres dans des bulles paranoïaques. Nous avons exploré les ruines d’un monde dont la casse aura été extrêmement rapide, nous nous souvenons de l’odeur étrange des fumeroles, et nous nous efforçons d’en conserver quelques restes historiques.

Baudelaire : L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? – Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer Le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. – Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, – alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, – moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, – tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! – Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ? (Fusées)

Il ne s’agit pas de ténèbres, tout ici et maintenant est parfaitement éclairé, et la scénographie circule comme une efficace mise en décor, depuis le médiatique jusqu’à l’administratif en des aménagements de dissimulation complète. Il est plus aisé de procéder aux falsifications au sein d’un décor lui-même truqué et certifié par des fabricants d’emballage et les professionnels du conditionnement. La médiatisation récente de l’existence sur le marché alimentaire de plats préparés contenant du cheval en lieu et place de bœuf n’indique rien de nouveau sur ce que nous savions déjà, ces procédés sont repérés depuis bien longtemps ; quelques voix se sont fait entendre pour feindre la stupéfaction devant un tel scandale (ou alors ces personnes sont exceptionnellement naïves mais nous ne pourrons plus rien pour elles, et cette hypothèse est vraiment très faible). Ce que nous savons, de toutes les façons, c’est qu’il est acquis qu’à la place de bœuf, ou d’autre chose, grâce à la chimie additionnelle, il est possible d’intégrer n’importe quoi assez facilement, puisque dans ce monde sous cellophane seule l’étiquette compte. Ces mélanges et triturations de minerais de viande n’alarmeront, et encore, que ceux qui se nourrissent de ces horreurs. Les substituts au bœuf habituels que sont donc le cheval, le porc, la volaille, la chèvre ou l’âne, voire l’éléphant ou le zèbre (en Afrique du Sud) peuvent être supplantés assez aisément par des éléments encore plus pertinents. En Islande, une tarte à la viande de bœuf s’est révélée, après analyse, exempte de toute protéine animale, ce qui n’exclut pas la merde.

L’ennui qui règne partout dispose aussi d’un grand choix d’étiquettes : loisirs, fêtes, week-end, événements culturels, sportifs, médiatiques. Il est soigneusement entretenu, et vendu, afin de limiter toute émergence créatrice véritable qui ne serait ni soumise à la marchandisation généralisée, ni produite par elle. Mais la création, qui est la jouissance d’être au monde, sera toujours douleur pour la servilité, une braise inextinguible qu’il sera possible de répandre, pour un grand incendie, quand l’homme aura piétiné avec joie les entraves qui blessent ses désirs et récupéré la pleine possession de son corps, quand il aura fini par comprendre que l’idée de bonheur qui habite chacun de nous ne peut avoir de réalité nulle part tant que la faillite bien avancée de l’Empire marchand n’aura pas été achevée.

(à suivre, ici)

(revenir à la deuxième partie)

(revenir à la première partie)

 

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