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CEUX QUI M’ENTOURENT

20 juin 2013

Ceux2Ceux qui m’entourent sont morts pour la plupart, certains depuis bien longtemps ; ils m’entourent et m’accompagnent, où que j’aille, quoi que je fasse, parfois ils parlent, parfois rien ne disent, mais leur présence accompagne souvent mes absences ou témoigne de ma solitude. Ce sont de grands taiseux qui me parlent en dedans, car ils ont écrit, quelques-uns énormément, d’autres à peine mais bien suffisamment, et je les ai lus. Permettez-moi de glisser la main doucement le long du dos de leurs livres et de trouver pour chacun une poignée de mots qui serait un portrait vif en deux ou trois traits. Je ne vais pas classer, pas choisir, je file au fil de l’eau, j’ouvre l’écluse de la mémoire, des images. Excusez les absents, et puis ici il est impossible de tous les convoquer, pas la place, et d’autres ne viendront pas, si discrets.

Rimbaud : d’une saison l’autre jusqu’au détroit d’indigo. Vailland : horlogerie des mots. Fante : ta chambre pourrait être celle de Van Gogh. Pavese : il y a toujours une colline et sa crête, le soleil ne viendra plus, mourir avant l’aube. Kafka : l’angoisse des portes et des tiroirs qui s’ouvrent, nous enferment. Gautier : le mot microscope, la lentille sur les choses. Sade : bande bande bande, me débonde et abonde le foutre épais. Cioran : une ombre au Jardin du Luxembourg te ressemble, assise à mon côté sur ce banc froid. Izquierdo: ta sensualité crue, l’outrage d’un verbe humide. Dac : Rien n’est jamais perdu. Tant qu’il reste quelque chose à trouver. Merci. Brown : cette inquiétude à te lire avec le sourire. Vian : jazz dans les mots, note bleue ramassée dans l’herbe rouge. Duras : torpeur et tremblements, alcool, tes phrases à l’envers, ton silence. Artaud : un chamane à Rodez ; torture de la vie. Cohen : Leonard, le lion perdant magnifique, j’ai vu aussi la fleur dans tes jumelles. Cohen : Albert, comme le satellite fou autour de l’astre femme. Sartre : les mots évidemment, substance première de l’univers. Sagan : personnage de ta vie, ton meilleur roman. Bataille : la tête pleine de ventres, la tête éventrée. Nabokov : le libertinage des papillons. Zweig : réfugié des Lettres, exilé, les mots en bagage. Woolf : je voulais me noyer dans ta chevelure, baiser ta nuque. Sterne : père de Joyce, les mots s’astiquent. Chamfort : le mot qui tue, radical, définitif. Nietzsche : le mot ressuscité, tu as lu le précédent, labyrinthe. La Fayette : madame, la source fraîche du roman moderne. Perec : tu as omis, soustrait, non pas l’o, trop complaisant, mais un signal court, un point dans la transmission radio. Gary : l’élégance, incapable de vieillir. Debord : ce doux pays blanc de l’ivresse dépassée. Nerval : j’avais tes voyages planqués sous mon oreiller à l’hôpital psychiatrique. Balzac : la psychologie à ciel ouvert, le champ de ton encre. Rolland : la paix dans la peau. Burroughs : Camé et Guillaume Tell de pacotille, super détective obscène. Freud : nous parlions des heures entières ensemble, dans les huit mètres carrés de ma chambre universitaire. Hegel : avec toi j’ai commencé l’art de la critique ; je suis forcé d’admettre que tout continue. Giono : tout cette nature dans l’homme et tous ces hommes dans la nature, des nuages accrochés dans la montagne, le soleil sec. Homère : la mer. Cravan : tu écris comme tu boxes, au détour d’une phrase, un direct. Mansfield : ô félicité, petit miracle, délicate vibration, ton souffle court. Einstein : l’histoire du temps, comment je vois le monde si je me déplace à la vitesse de la lumière ? Lacan : quand la langue l’a dans l’os. Gracián : fleuve baroque intemporel et ses rives sauvages. Faulkner : cette lumière au sud, et son bruit, même la nuit. De Beauvoir : Tout compte fait, la force des choses, en toi, ce sont les choses de l’amour. Breton : cette table rase a un couteau dans le bois. Marx : je t’attends toujours, à seize heures, sur le parking du supermarché. Proust : par les persiennes qui découpent ma vue sur la plage de Cabourg, je vois le temps qui marche sur le sable. Mirabeau : la voix, le coffre, le doigt vengeur : queutard modèle. Céline : salaud génial, sale con sublime ; style à crever. Sand : Amantine, prénom qui te ressemble, qu’on te susurrait au salon. Miller : Paris, forcément, et ces grues copines, leur mascara ton encre. Dostoïevski : métaphysique de la virgule. Joyce : voyez, m’sieudam, du babil à Babel, par chemin couru on a rive et marge. Bukowski : je t’aime, Hank, vieux dégueulasse, t’écris au cul des bouteilles vides, maître verrier. Swift : l’œil impeccable de la satire, modèle et style pour la critique. Rabelais : je suys esbahys de vos propous et parolles, c’est vrayement magnificque, je le vous diz les larmes à l’œil. Baudelaire : Fusées, tes vers et ta prose, tes fleurs et tes paradis, l’ivresse livresque.

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Ce texte a été initialement publié par Reflets du Temps le 20 avril 2013.

Vous retrouverez certains auteurs cités ci-dessus dans mon Catalogue  d’ouvrages en vente.

Ceux qui m'entourent

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