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CHEMIN DE LA CRITIQUE (quatrième partie)

12 juin 2013

C’est à la fac, aussi, que je pouvais apprécier certains brassages, d’individus, de langues et de cultures ; j’allais visiter des cours auxquels je n’étais pas inscrit pour y découvrir de nouveaux visages et de belles voix. Nous prolongions les rencontres au bistrot. Un professeur, dont j’ai oublié le nom, dispensait une approche originale de l’histoire de l’art. Il faisait son numéro, avec cette manière très particulière d’interpeller son auditoire, de poser les problématiques comme autant de tas de bûches sur l’estrade où il s’agitait, faisant des allées et venues rapides avec de grands gestes, son ombre jaillissant sur le grand écran blanc derrière lui où il projetait l’image des œuvres commentées.

Mais le professeur pouvait aussi rester immobile de très longs instants, en silence, après avoir clos une phrase, assis sur son tabouret, tout voûté, les coudes en appui sur le bas des cuisses dans le contrefort supérieur du genou, les yeux plongés dans les lames du plancher, la pointe des pieds vers l’extérieur. Puis soudainement, après une rumination spéciale, il s’extirpait de sa torpeur, bondissait à pieds joints au bord de l’estrade et d’un index raide droit et irrévocable, il déclamait une plaidoirie, un panégyrique, ou une espèce de sermon de l’athée moine, un éloge ironique, une réfutation lugubre.

— Arrêtez donc avec cette expression « artiste complet », parce que ça signifie que vous ne pensez pas à ce que vous dites, puisque précisément l’art naît de l’incomplétude, et je crois savoir que vous le savez tous. Et qu’est-ce qui est complet, dites-moi ? Qu’est-ce qui, en dehors d’une idée ou d’un être de base, qu’est-ce qui existe en toute complétude ? A part tout, Frédéric, faites pas votre malin, évidemment, à part tout. Non, Guitou, pas le triangle, ce dernier n’est qu’une idée. Et en plus, je n’aime pas cette idée. L’artiste que vous dites complet, c’est en effet une expression fort répandue, n’est rien d’autre qu’un fin velléitaire. Touche-à-tout ? Multipolyomni ?

A la sortie des cours, je partais immédiatement ou j’attendais Nicole qui avait encore une heure de travaux pratiques en statistiques. Je passais vite au local syndical pour voir s’il n’y avait personne à étrangler ; à la cafétéria j’avalais un jus. Ce qui existe en qualité de complétude, à part l’univers je ne sais pas. Dieu étant invérifiable, je ne mets jamais de sucre dans mon café. La cafétéria était une salle bruyante, lumineuse, avec des balcons, des filles soûles, des journaux et des tracts en vrac partout sur les tables, les chaises, les banquettes, par terre. Il y avait là ce grand type très bavard, dont les cheveux gras filandreux en épis laissaient tomber sur ses épaules de splendides pellicules scintillantes telles des paillettes festives sur son cuir de motard. Membre rigolard de la Fédération Anarchiste, assez bien cultivé, mais plutôt à la façon du maïs, il parlait fort et abondamment. La seule qualité que je lui trouvais c’était qu’il avait toujours une herbe excellente à vendre. Nous avions maintes fois débattu à propos du monde et de l’Histoire, mais je finissais par le distancer et il me renvoyait dans l’angle double, à la fois du voyou sans scrupule camouflé dans le peuple et du théoricien du complot, ayant réponse à tout. Ce dernier point m’amène ici à faire une large digression, parce que ce motif dialectique, avec son aporie finale, s’est répété de nombreuses fois depuis, et encore aujourd’hui il est commun d’aboutir à cette forme particulière de rétractation en avant, et de se retrouver projeté dans des catégories des plus inouïes.

 

Elaborer une critique radicale, quel qu’en soit le domaine, mais en particulier dans le champ de la philosophie politique ou des sciences dites sociales, nous expose à des retours qui sont habituellement ironiques, moqueurs, injurieux, mais rarement argumentés, et lorsqu’ils le sont, ils sont portés par des réquisitoires qui, déjà, avaient été réfutés par la critique à laquelle ils croient répondre. Le ton ironique ou moqueur est le mode le plus simple et rapide pour dissimuler une carence argumentaire et s’en débarrasser ; il est même comparable à une espèce d’automatisme acquis qui révèle soit l’impossible compréhension de la critique en question, soit sa parfaite compréhension mais accompagnée de l’impossibilité de la retourner, de la démonter, de la détruire par une construction dialectique viable. Le recours à des concepts préfabriqués est aussi la figure — la posture — dont la fréquence est remarquable et qui complète, souvent, le ton ironique. Parmi les formes qu’elle peut recouvrir, cette figure fait appel à deux principaux termes accusatoires à l’endroit de la critique : populisme ou conspirationnisme (théorie du complot).

En ce qui concerne le populisme, nous pouvons avancer qu’il s’agit d’un vocable utilisé négativement, avant tout par les représentants politiques en place et leurs porte-paroles médiatiques pour désigner un mouvement ou un discours contestataires à l’égard de méthodes et de procédures institutionnelles ou de l’exercice gouvernemental. Sur ce sujet, il semble pertinent de renvoyer le lecteur à l’argumentaire que propose Jacques Rancière dans L’introuvable populisme, texte qui clôture l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’un peuple ? (La Fabrique Editions, mars 2013), et qui est à l’origine un article paru dans le quotidien Libération le 3 janvier 2011, remanié pour l’occasion.

Il est essentiel de rappeler que le terme de populisme sous-entend également, presque toujours, une donnée xénophobe (pas seulement le racisme, mais la crainte diffuse de tout ce qui est étranger ou différent) au sein du peuple et une ignorance complète, voire une détestation, à l’endroit des institutions et de ceux qui les gèrent. La dénonciation de ce cocktail factice, xénophobie et ignorance du peuple, permet à l’Etat et aux intérêts qu’il sert, de faire passer dans le même temps les dispositions concrètes qu’il met en œuvre pour lui-même discriminer et séparer, abêtir et aliéner, et ceci, bien entendu, sans qu’aucune exigence démocratique ne l’exprime: il le fait pour faciliter les mouvements de l’empire marchand et conforter une domination sur une partie de la population, voire toute la population, en avançant, chaque jour davantage, des mesures sécuritaires devant des dangers et des risques qui n’existent pas ou qui sont proprement limités, mais présentés comme imminents ou inéluctables, créant ainsi un vaste sentiment d’insécurité, ventilé par tous les moyens disponibles du spectacle — le risque du chômage, le danger de l’islam terroriste, le catastrophisme écologique ou sanitaire ­— et soutenu par un maintien de l’ordre et une surveillance sans cesse grandissants. Les représentants de l’extrême droite, qualifiés de populistes, ne sont pas plus affiliés au peuple que les autres politiciens ; leur démarche, purement électoraliste, a pour but de les rapprocher du pouvoir de l’Etat, de son exercice et des avantages matériels et symboliques qu’il fournit, ils donnent une tonalité et un relief particuliers, qu’on dit démagogiques, à un discours étatique déjà présent mais maquillé. Ceux qui crient au loup pour dénoncer le populisme maintiennent ce lien fictif entre un peuple fantasmé et une masse haineuse et ignorante pour fixer, renforcer les dispositions autoritaires de l’Etat indispensables à la pleine expansion du système marchand et financier. Quant à l’ignorance du peuple, même dans sa généralité, c’est un fait réel et négatif, d’ailleurs très bien entretenu par la domination, mais qui ne peut effacer toutes les multitudes, capables de résister et de s’épargner les grands angles du système, d’agir et de transformer, diluées dans cette masse passive que configure l’Etat (Badiou).

Le conspirationnisme est quant à lui mis en avant pour d’autres raisons, beaucoup plus complexes. Il existe certes des théories du complot et de véritables conspirationnistes qui les alimentent, depuis l’aube des temps politiques, et j’ai déjà dit, ici et ailleurs, ce que je pensais de ces doctrines bancales et de leurs défenseurs paranoïaques, spécialistes des amalgames, doctrines assez faciles à démonter mais dont la réfutation vous fera passer, aux yeux du conspirationniste, pour un agent du complot qu’il croit réel, d’où un débat proprement inutile, puisque il y aura toujours, en l’espèce, un renversement de la charge de la preuve. Bien entendu, tout cela ne peut amener à une extrémité inverse puisque l’existence de complots et de conspirations a été vérifiée tout au court de l’Histoire.

La réaction de celui qui qualifie de conspirationniste l’auteur d’une critique radicale des systèmes existants enferme cette critique dans une espèce de syndrome (cette catégorie pathologique n’est pas sans rappeler les qualifications négatives qui cernent le phénomène nimby, vu lui aussi comme syndrome, que j’ai approchées ici), l’expulse du réel comme pur affabulateur et, enfin, soutient l’assertion que le système critiqué ne peut être entièrement nuisible à la vie et aux libertés puisqu’il témoigne aussi d’une certaine réalité démocratique qui, même si des défauts sont identifiables, fonctionne relativement bien. Tenter de nous ridiculiser en nous faisant passer pour des illuminés, voire des paranos abrutis, qui croient au complot généralisé, est une tarte à la crème qui nous est servie très régulièrement, par des détracteurs qui disposent d’un savoir, de connaissances et d’expériences, bref d’une culture qui devrait les exonérer d’une si ridicule posture. Mais il n’en est rien, nous vérifions tous les jours, en particulier chez les journalistes et autres chroniqueurs patentés, que ce type de procédé discursif est utilisé pour fonder un mode particulier de falsification, et pour cause : les structures et les mécanismes médiatiques sont particulièrement visés dans l’analyse institutionnelle que nous réalisons. Les acteurs de ces structures médiatiques démontrent ainsi qu’ils ont intériorisé tout un modèle, spectaculaire-marchand comme dirait l’autre (pour tirer dans le sens du paragraphe qui suit), auxquels ils participent sans modération et qu’ils ne sont plus en mesure d’examiner avec recul pour en commencer le démontage.

Cette (dis)qualification à notre endroit serait basée sur des indices, des marqueurs, repérés au sein même de nos formulations, que sont la rhétorique, le vocabulaire (un champ lexical spécifique), et la méthode même de l’analyse. La méthode d’analyse et les références utilisées par les auteurs de critique radicale nécessitent il est vrai une grande attention de lecture et une rigueur certaine si l’on veut en discuter les tenants et les aboutissants, ce qui est rarement le cas : si nous avions affaire à ce type de lecture, nous aurions en retour des éléments précis de réfutation, dialectiques, et surtout nous acquerrions une conclusion fondée et construite présentant une nouvelle interprétation du ou des systèmes critiqués. Mais cela ne se passe pas de cette façon, puisque c’est une conclusion péremptoire, une fin de non recevoir sur nos seuls aboutissants qui nous est jetée à la tête, et qui n’est pas alimentée par une évaluation minutieuse, voire implacable de nos tenants ; c’est trop simplement, très bêtement, une accusation et un jugement, sans procès (au sens classique du terme) qui sont toujours les mêmes : nous sommes les colporteurs d’une théorie du complot.

Par ailleurs, et nous l’avons si souvent répété, ce type de posture présente une sévère contradiction puisque que si l’on convoque la théorie du complot, on sous-entend par définition la découverte ou la suspicion de notre part de manœuvres secrètes et dissimulées, or la critique radicale se fonde sur l’analyse institutionnelle, la lecture des discours médiatiques et politiques, l’étude des mouvements de l’Histoire et des processus sociaux, qui sont des données directes et publiques, et non sur des documents confidentiels ou des renseignements occultes, et quand bien même nous aurions entre les mains de tels matériaux, ils ne sauraient être la base exclusive de nos analyses.

 

Revenons à notre cafétéria de l’université, où donc j’allais finir d’attendre Nicole pendant quelques dizaines de minutes. C’était assez souvent le jeudi après-midi, si je me souviens bien, et le mardi c’était elle qui m’attendait ; pour le reste du temps nous étions assez bien synchronisés, et libres, et seuls. Nous courions le Beaujolais et les concerts de blues ; il pleuvait souvent à Mâcon, à Saint-Amour-Bellevue, elle riait, Le Clos des Billards, chérie, elle était soûle et ses cheveux trempés étaient plaqués sur sa figure. A cette époque, nous prenions sa voiture et roulions loin, collines et vallons, forêts et vignes, nous dérivions sans carte, nous filions aussi vers le sud, nous faisions des rencontres, nous repartions, nous revenions, progression dans la montagne, la Loire, Vienne, Etienne, Bellevue.

A Bellevue, nous y retournerons tous les deux, trois ans plus tard : elle me disait que c’était très important pour elle, elle ne pouvait rien lui écrire à ce sujet, elle devait lui parler. Avant, ajoutait-elle, qu’il soit trop tard, et c’est bientôt. Elle y alla seule, évidemment, à Champot ; quant à moi je vaquai ce temps durant à Anicium où elle m’avait laissé, et en fin d’après-midi, je me rendis au point de rendez-vous que nous nous étions fixé, un bar-tabac, pour repartir à Lyon. Elle n’en dira jamais rien, sauf une fois, quelques jours après, très furtivement, « Il va tout arrêter ». C’était l’été 94.

J’avais commencé une série de notes, ça devenait sérieux, ça prenait de la matière, et un roman s’était pris en bouture, Plutôt se taire. Une histoire de suicide, précisément, j’avais entamé l’idée bien avant, et c’était là comme si j’accompagnais un autre, mais vrai silence. La dernière page tournée, de la vie écrite, le souffle trop court ne peut plus continuer, tout s’arrête ici, et surtout la douleur ; mais cette fois, on ne peut pas dire : à reprendre depuis le début. Je ne savais pas encore quoi faire — le saurai-je jamais un jour ­—, malgré l’évidence de tous ces outils, instruments et manœuvres dont je connaissais et maîtrisais les usages. Je peux cependant accéder à cette violence qu’oblige la douleur, je la connais malheureusement très bien.

A Caen, je retrouvai physiquement Juraïj après tant de mois de lettres. Parce que j’avais établi, dès 89 à l’automne, mon quartier général caennais rue Pierre, dans un rade suffisamment profond pour qu’on n’y soit pas visible depuis l’extérieur — voilà l’un des prérequis pour être un bar fréquentable. Et après mon épisode lyonnais, quand je repris établissement à Caen, je me contentai de faire pivoter, à nouveau, les informations autour de ce lieu stratégique, assez bien situé et disposé, que je connaissais bien, même si la clientèle avait tourné après ces quelques années. Il aurait pu à ce titre s’appeler L’Equinoxe.

J’écrivais aussi des chansons, pour Pat, ou pour moi, mais Pat savait y faire, entrer dans les titres, Spleen Comptoir par exemple, et trouvait les accords qui allaient bien. Peu à peu je comprenais mieux toutes ces métamorphoses qui s’opèrent à chaque fois que la création prend d’abord sa première réalité dans la chair qui respire et vibre, dans le souffle de la voix, qu’elle soit chantée, criée, murmurée, susurrée, ou ravalée, retenue, s’esquivant dans un léger vent par les narines, dans la main qui désigne ou se saisit, caresse et blesse, attrape et tient, dans ce ventre qui invite, par la lascivité de la joie sereine qui repose dans les veines et circule à chaque pulsation que lui donne le cœur. Il existe quelque chose de très particulier à la musique, c’est-à-dire que l’on peut la voir partout sans pour autant l’entendre, c’est l’art abstrait par excellence, qui peut s’immiscer dans le moindre mouvement, regard ou geste, au contact des matières, les froissements légers ou profonds. Les expériences effectuées avec certaines substances confirment la dimension visuelle de la musique et la graphie des sons, l’importance des mots de l’organe et l’évidence harmonique des corps qui le contiennent, tenus par l’esprit.

Il y a des choses qu’on apprend bien tôt, et ce savoir avancé, qui n’est pas transmissible immédiatement, est éprouvé par les choix qui en découlent, pour soi-même, et dont la première application par autrui, dès que lui en sera détaillée l’expérience, produira de l’amour, substance indispensable à toute création désespérée en tant que négatif à l’œuvre, y compris l’art de vivre.

Rien ne peut surgir en avance s’il n’est pas pris soin de dépouiller toutes les conditions existantes qui viennent à contredire, grâce à la machine spectaculaire, ma parole et surtout contrefaire les phénomènes que je ne suis pas en mesure d’observer directement, et même ceux dont j’ai été le témoin ou l’agent.

(à suivre)

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From → ECRITS, PHILOSOPHIE

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