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Qu’est-ce qu’un peuple ?

15 mai 2013

« Qu’est-ce qu’un peuple ? », Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari, Jacques Rancière. La Fabrique Editions, 15 mars 2013, 124 pages, 12 €

La question, titre de cet ouvrage collectif, amène à considérer l’immense champ sémantique du mot peuple, et donc à pointer la difficulté d’en cerner la réalité polyvalente, que celle-ci soit abordée par la linguistique, l’histoire, la philologie, la philosophie, la sociologie, ou la politique. Les auteurs ici se rejoignent sur l’idée d’un peuple qui n’existerait pas, idée que Pierre Rosanvallon avait fondée en son concept de « peuple introuvable », le peuple étant généralement une construction élaborée par le discours dominant pour désigner une entité paradoxalement séparée, entité que le « peuple » lui-même a de grandes difficultés à identifier.

Alain Badiou nous invite, en vingt-quatre notes, à penser la qualification du mot peuple quand il est accompagné d’un adjectif qui sert une identification politique ou morale destinée soit à flouter l’être du peuple, soit à le catégoriser négativement : « une masse passive que l’Etat configure ». Aussi, le peuple ne peut se saisir de son sens, j’allais dire prendre chair, qu’à la condition d’une abolition de l’Etat existant, accédant ainsi, en qualité de catégorie politique, à une existence historique.

Pierre Bourdieu s’interroge quant à lui, dans un texte de 1983, sur l’épithète « populaire », mais indique également les difficultés de définition liées au contexte, en particulier par l’idée de langue populaire qui contient un trait négatif, encore (ce qui est familier ou argotique, dans les dictionnaires), trait qui signale un classement hiérarchique de la multitude sociale – à la façon d’une taxinomie –, par l’usage qui est fait de la langue. Sur ce dernier point, Bourdieu s’intéresse aux modes du parler qui existe chez les jeunes, essentiellement ceux issus de familles immigrées, comme marqueur de résistance à la domination qui les exclut socialement (résistance qui d’ailleurs les maintient exclus) et il illustre aussi son analyse par les échanges verbaux de bistrot qui, sous l’apparence d’une syntaxe ou d’un lexique libres, portent des discours tout aussi formatés que ceux véhiculés par les formes dites soutenues.

Judith Butler s’attarde, longuement et de façon assez redondante à mon avis, sur le caractère performatif, illocutoire, de la manifestation expressive « Nous, le peuple » qu’on peut entendre lors de réunions contestataires et qui forme, dans le même temps, la réalité de ce qu’énonce cette assertion clamée par des individus, des corps en multitude, réunis autour d’une même cause : « Nous, le peupleest une assertion performative sans exigences, bien qu’elle fasse émerger des exigences dépendant de façon fondamentale de cette institution incarnée et performative du peuple en sa pluralité ». Butler relève que ce qui s’exprime dans la liberté de réunion ne se retrouve pas dans la souveraineté populairemise en mouvement dans la pratique électorale et que cette transmission défaillante contribue à la difficulté d’identifier ce qu’est le peuple.

Georges Didi-Huberman reprend l’analyse de cette disparition du peuple dans ses représentations, en particulier dans le mandat attribué par le dispositif électoral à des élus qui ne seraient, dans leur ensemble, que trop rarement l’image fidèle du peuple, et en général dans une conception fantasmée du peuple. Rendre sensible la réalité du peuple devrait, selon lui – il part de Rosanvallon en le dépassant par les réflexions pointues de Schmitt et Benjamin, entre autres –, passer par la mise en perspective dialectique de ces représentations et par la phénoménologie. Il donne trois exemples pour ouvrir cette perspective : l’exploration de l’histoire des solitudes (de Certeau) où certains arts de vivre constituent des actes de résistance sociale, l’usage des hétérotopies (Foucault), et une nouvelle méthode historique (Farge) basée sur l’exploration des passions et des émotions. Ces trois approches, écrit Didi-Huberman, se retrouvent dans les textes de Rancière qui démonte, par Marx et Lefort, le conformisme historiciste. Par ailleurs Didi-Huberman explore la possibilité de rendre sensible le peuple par les travaux esthétiques, peinture et photographie.

Sadri Khiari met en avant l’existence du tiers-peuple, les « colonisés de l’intérieur » : il développe la critique d’une vision raciale, coloniale de la notion politique du peuple, notion dont il saisit la dimension stratégique, et dont même la gauche radicale n’arrive pas à se débarrasser complètement quand elle déplace encore la souveraineté populaire sur le terrain de la souveraineté nationale, ce qu’il appellel’inflexion nationale, laquelle par conséquent ne peut prétendre, évidemment, à une prise en considération révolutionnaire de la lutte des classes, ni rendre plus visibles les minorités : « Le peuple n’apparaît donc pas comme synonyme de classes subalternes mais comme la forme à travers laquelle les classes subalternes sont solidarisées de la République impériale, à travers la réhabilitation du vieux pacte républicain – tel qu’il est idéalisé en tout cas, c’est-à-dire associant élargissement des droits démocratiques, mécanismes de redistribution sociale et nationalisme ».

Jacques Rancière participe à l’ouvrage, et l’on termine avec lui, par un article, remanié pour l’occasion, qui avait paru dans Libération (3 janvier 2011). Il confirme ce qui parcourt le livre – le peuple n’existe pas – et réfute radicalement le terme de populisme qui, pour lui, « tire son profit des amalgames qu’il permet entre des forces politiques qui vont de l’extrême-droite à la gauche radicale. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple ». Le populisme et le peuple qui serait derrière ne sont donc qu’une mise en scène, élaborée par l’Etat et la domination qu’il sert, qui désigne sournoisement dans ce populisme (donc ce peuple) un danger, permettant d’avancer l’idée qu’il est nécessaire, toujours, de donner toute confiance aux gouvernants et à leurs experts et de n’en jamais contester les intentions, les programmes ou la légitimité, au risque d’ouvrir la porte au totalitarisme.

Ce livre est important, il fait figure de sauvetage. Eric Hazan, l’éditeur, dans sa courte présentation, nous en explique l’origine, qui est « une inquiétude, celle de voir le mot peuple rejoindre sans espoir de retour le groupe des mots tels que république ou laïcité, dont le sens a évolué pour servir au maintien de l’ordre ».

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Ce texte a été initialement publié par La Cause Littéraire, le 1er mai 2013.

« Qu’est-ce qu’un peuple ? », Alain Badiou, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Georges Didi-Huberman, Sadri Khiari, Jacques Rancière. La Fabrique Editions, 15 mars 2013, 124 pages, 12 €

Alain Badiou est philosophe, romancier et dramaturge, il élabore, par ses travaux philosophiques et littéraires, l’idée d’une politique égalitaire : Logique des mondes (Seuil, 2006), Calme bloc ici-bas(POL, 1997), Ahmed le subtil (Actes Sud, 1993), Le Siècle (Seuil, 2004).

Judith Butler enseigne à l’Université de Californie à Berkeley, auteure de Trouble dans le genre (La Découverte, 2005).

Georges Didi-Huberman est historien de l’art et philosophe ; il enseigne à l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales, auteur de L’œil de l’histoire (Minuit).

Sadri Khiari est docteur en sciences politiques, auteur de Tunisie, le délitement de la cité : Coercition, consentement, résistances(Karthala, 2003), Pour une politique de la racaille (Textuel, 2006).

Pierre Bourdieu (1930–2002) était sociologue et professeur au Collège de France.

Jacques Rancière est philosophe, auteur de nombreux ouvrages, dont Le Partage du sensible (La Fabrique, 2000), Le Destin des images (La Fabrique, 2003), Le Spectateur émancipé (La Fabrique, 2008).

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