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Populisme & Théorie du Complot : arrière-cuisine de la critique radicale ?

Ce qui suit est une section de la quatrième partie de « Chemin de la Critique », où est approchée la problématique accusatoire à l’endroit de la critique radicale, cette dernière étant perçue comme le vecteur du populisme et/ou du conspirationnisme (théorie du complot). Le texte intégral de cette quatrième partie est accessible ici.

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Elaborer une critique radicale, quel qu’en soit le domaine, mais en particulier dans le champ de la philosophie politique ou des sciences dites sociales, nous expose à des retours qui sont habituellement ironiques, moqueurs, injurieux, mais rarement argumentés, et lorsqu’ils le sont, ils sont portés par des réquisitoires qui, déjà, avaient été réfutés par la critique à laquelle ils croient répondre. Le ton ironique ou moqueur est le mode le plus simple et rapide pour dissimuler une carence argumentaire et s’en débarrasser ; il est même comparable à une espèce d’automatisme acquis qui révèle soit l’impossible compréhension de la critique en question, soit sa parfaite compréhension mais accompagnée de l’impossibilité de la retourner, de la démonter, de la détruire par une construction dialectique viable. Le recours à des concepts préfabriqués est aussi la figure — la posture — dont la fréquence est remarquable et qui complète, souvent, le ton ironique. Parmi les formes qu’elle peut recouvrir, cette figure fait appel à deux principaux termes accusatoires à l’endroit de la critique : populisme ou conspirationnisme (théorie du complot).

En ce qui concerne le populisme, nous pouvons avancer qu’il s’agit d’un vocable utilisé négativement, avant tout par les représentants politiques en place et leurs porte-paroles médiatiques pour désigner un mouvement ou un discours contestataires à l’égard de méthodes et de procédures institutionnelles ou de l’exercice gouvernemental. Sur ce sujet, il semble pertinent de renvoyer le lecteur à l’argumentaire que propose Jacques Rancière dans L’introuvable populisme, texte qui clôture l’ouvrage collectif Qu’est-ce qu’un peuple ? (La Fabrique Editions, mars 2013), et qui est à l’origine un article paru dans le quotidien Libération le 3 janvier 2011, remanié pour l’occasion.

Il est essentiel de rappeler que le terme de populisme sous-entend également, presque toujours, une donnée xénophobe (pas seulement le racisme, mais la crainte diffuse de tout ce qui est étranger ou différent) au sein du peuple et une ignorance complète, voire une détestation, à l’endroit des institutions et de ceux qui les gèrent. La dénonciation de ce cocktail factice, xénophobie et ignorance du peuple, permet à l’Etat et aux intérêts qu’il sert, de faire passer dans le même temps les dispositions concrètes qu’il met en œuvre pour lui-même discriminer et séparer, abêtir et aliéner, et ceci, bien entendu, sans qu’aucune exigence démocratique ne l’exprime: il le fait pour faciliter les mouvements de l’empire marchand et conforter une domination sur une partie de la population, voire toute la population, en avançant, chaque jour davantage, des mesures sécuritaires devant des dangers et des risques qui n’existent pas ou qui sont proprement limités, mais présentés comme imminents ou inéluctables, créant ainsi un vaste sentiment d’insécurité, ventilé par tous les moyens disponibles du spectacle — le risque du chômage, le danger de l’islam terroriste, le catastrophisme écologique ou sanitaire ­— et soutenu par un maintien de l’ordre et une surveillance sans cesse grandissants. Les représentants de l’extrême droite, qualifiés de populistes, ne sont pas plus affiliés au peuple que les autres politiciens ; leur démarche, purement électoraliste, a pour but de les rapprocher du pouvoir de l’Etat, de son exercice et des avantages matériels et symboliques qu’il fournit, ils donnent une tonalité et un relief particuliers, qu’on dit démagogiques, à un discours étatique déjà présent mais maquillé. Ceux qui crient au loup pour dénoncer le populisme maintiennent ce lien fictif entre un peuple fantasmé et une masse haineuse et ignorante pour fixer, renforcer les dispositions autoritaires de l’Etat indispensables à la pleine expansion du système marchand et financier. Quant à l’ignorance du peuple, même dans sa généralité, c’est un fait réel et négatif, d’ailleurs très bien entretenu par la domination, mais qui ne peut effacer toutes les multitudes, capables de résister et de s’épargner les grands angles du système, d’agir et de transformer, diluées dans cette masse passive que configure l’Etat (Badiou).

Le conspirationnisme est quant à lui mis en avant pour d’autres raisons, beaucoup plus complexes. Il existe certes des théories du complot et de véritables conspirationnistes qui les alimentent, depuis l’aube des temps politiques, et j’ai déjà dit, ici et ailleurs, ce que je pensais de ces doctrines bancales et de leurs défenseurs paranoïaques, spécialistes des amalgames, doctrines assez faciles à démonter mais dont la réfutation vous fera passer, aux yeux du conspirationniste, pour un agent du complot qu’il croit réel, d’où un débat proprement inutile, puisque il y aura toujours, en l’espèce, un renversement de la charge de la preuve. Bien entendu, tout cela ne peut amener à une extrémité inverse puisque l’existence de complots et de conspirations a été vérifiée tout au court de l’Histoire.

La réaction de celui qui qualifie de conspirationniste l’auteur d’une critique radicale des systèmes existants enferme cette critique dans une espèce de syndrome (cette catégorie pathologique n’est pas sans rappeler les qualifications négatives qui cernent le phénomène nimby, vu lui aussi comme syndrome, que j’ai approchées ici), l’expulse du réel comme pur affabulateur et, enfin, soutient l’assertion que le système critiqué ne peut être entièrement nuisible à la vie et aux libertés puisqu’il témoigne aussi d’une certaine réalité démocratique qui, même si des défauts sont identifiables, fonctionne relativement bien. Tenter de nous ridiculiser en nous faisant passer pour des illuminés, voire des paranos abrutis, qui croient au complot généralisé, est une tarte à la crème qui nous est servie très régulièrement, par des détracteurs qui disposent d’un savoir, de connaissances et d’expériences, bref d’une culture qui devrait les exonérer d’une si ridicule posture. Mais il n’en est rien, nous vérifions tous les jours, en particulier chez les journalistes et autres chroniqueurs patentés, que ce type de procédé discursif est utilisé pour fonder un mode particulier de falsification, et pour cause : les structures et les mécanismes médiatiques sont particulièrement visés dans l’analyse institutionnelle que nous réalisons. Les acteurs de ces structures médiatiques démontrent ainsi qu’ils ont intériorisé tout un modèle, spectaculaire-marchand comme dirait l’autre (pour tirer dans le sens du paragraphe qui suit), auxquels ils participent sans modération et qu’ils ne sont plus en mesure d’examiner avec recul pour en commencer le démontage.

Cette (dis)qualification à notre endroit serait basée sur des indices, des marqueurs, repérés au sein même de nos formulations, que sont la rhétorique, le vocabulaire (un champ lexical spécifique), et la méthode même de l’analyse. La méthode d’analyse et les références utilisées par les auteurs de critique radicale nécessitent il est vrai une grande attention de lecture et une rigueur certaine si l’on veut en discuter les tenants et les aboutissants, ce qui est rarement le cas : si nous avions affaire à ce type de lecture, nous aurions en retour des éléments précis de réfutation, dialectiques, et surtout nous acquerrions une conclusion fondée et construite présentant une nouvelle interprétation du ou des systèmes critiqués. Mais cela ne se passe pas de cette façon, puisque c’est une conclusion péremptoire, une fin de non recevoir sur nos seuls aboutissants qui nous est jetée à la tête, et qui n’est pas alimentée par une évaluation minutieuse, voire implacable de nos tenants ; c’est trop simplement, très bêtement, une accusation et un jugement, sans procès (au sens classique du terme) qui sont toujours les mêmes : nous sommes les colporteurs d’une théorie du complot.

Par ailleurs, et nous l’avons si souvent répété, ce type de posture présente une sévère contradiction puisque que si l’on convoque la théorie du complot, on sous-entend par définition la découverte ou la suspicion de notre part de manœuvres secrètes et dissimulées, or la critique radicale se fonde sur l’analyse institutionnelle, la lecture des discours médiatiques et politiques, l’étude des mouvements de l’Histoire et des processus sociaux, qui sont des données directes et publiques, et non sur des documents confidentiels ou des renseignements occultes, et quand bien même nous aurions entre les mains de tels matériaux, ils ne sauraient être la base exclusive de nos analyses.

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