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Chamfort : une intuition évanouie

1 février 2013

Dans la préface qu’il écrit pour la seconde édition du Gai Savoir, en 1886, nous retrouvons Nietzsche, exalté, après une longue période noire d’amertumes profondes ; il semble guéri et le croit lui-même. Il regarde avec horreur, mais soulagement, les années qu’il vient de traverser et explique, dans « l’ivresse de la guérison », cette inédite gaieté qui le sauve : « Et que de choses je laissais désormais derrière moi ! Ce pan de désert, d’épuisement, d’incroyance, de glaciation au beau milieu de la jeunesse, cette sénilité insérée là où elle n’avait pas lieu d’être, cette tyrannie de la douleur, surpassée encore par la tyrannie de la fierté qui repoussait les conclusions de la douleur — et les conclusions sont des consolations —, cet isolement radical, légitime défense contre un mépris de l’homme devenu maladivement lucide, cette restriction principielle à l’amer, à l’âpre, au douloureux de la connaissance, décrétée par le dégoût qu’avaient fait croître peu à peu un régime et une mauvaise éducation intellectuels imprudents — on appelle cela le romantisme —, oh qui pourrait éprouver tout cela comme je l’ai éprouvé moi ! » (1). Le lecteur attentif entend ici un écho. Nietzsche a lu Nicolas Chamfort, il le découvre avec enthousiasme à la fin des années 1870 et reconnaît dans ce moraliste atypique un compagnon de maladie, de douleur, de solitude, de haine aussi, de cynisme et de radicalité monstrueux, tout ces états physiques et mentaux où sourd étrangement le désir de Savoir, dans le balancement permanent des turpitudes et des bontés, dans cette circulation complexe des affects contradictoires que signe le travail du négatif. Mais ce que nous venons de lire, sous la plume de Nietzsche en pleine phase maniaque, est déjà une prise de distance avec l’auteur des Produits de la Civilisation perfectionnée et annonce en quelque sorte son dépassement, qui viendra avec La Généalogie de la Morale, l’année suivante.

Il y a chez Chamfort comme un mouvement de vengeance doublé d’une sauvagerie que Nietzsche reprendra et dépassera donc, une force de guerrier, une méfiance systématique à l’égard de toute posture morale, philosophique, politique, religieuse. Même à l’endroit des mots, Chamfort est très méfiant, et ses Maximes regorgent d’une paradoxale mise en scène de propos où le renversement, l’inversion, la disjonction, l’antithèse, l’oxymore sont des figures de style, même outrageusement répétées, forcément efficaces. Ces salves, parfois très drôles, laissent entrevoir une dialectique qui jamais ne sera formalisée. Nietzsche regrettera que Chamfort se fût engouffré dans la Révolution, avec une énergie folle, comme si cet engagement pratique, le replaçant au coeur de l’événement, de l’Histoire, lui avait fatalement ôté le recul indispensable à tout moraliste, et a fortiori à tout projet de philosophie du Savoir, laquelle devrait permettre de saisir le monde tel qu’il est. D’ailleurs Chamfort, en optant pour le jacobinisme (2), choix tellement inconfortable, non pas pour sa radicalité mais pour sa mise à distance de l’identité du personnage, se transforme littéralement, il modifie sa façon de discourir en public, de s’habiller, comme s’il avait enfermé son moi dans une armure dont il ne pourra pas supporter le poids bien longtemps. Par ailleurs, il est vrai que l’exercice maîtrisé de la joute verbale ne suffit pas toujours quand il s’agit de l’action concrète, sur le terrain de l’Evénement. Chamfort comprend aussi, qu’à l’excès, l’égalité annihile l’identité. L’homme qu’il était, si hautement considéré par ses amis, Mirabeau par exemple, implose dans la démesure d’une renonciation intime, sacrifice effectué sur tous les registres, mais surtout sur l’autel de l’égalitarisme répandu à tout crin, ce qui est en totale contradiction avec ce qu’il est en son for intérieur. Il comprend que bon nombre des défauts moraux qu’il reprochait à l’aristocratie, il les retrouve, masqués, sous les visages des républicains les plus extrémistes, pétris de vanité, voire de délire. Chamfort va se haïr lui-même, davantage. La guerre, la Vendée, la Terreur, les règlements de compte au sein du comité de Sûreté Générale, les dénonciations vont avoir raison des protections diverses dont il avait jusqu’à présent le bénéfice. Arrêté, relâché, puis de nouveau inquiété, il craque et tente de se suicider. « Vivre est une maladie, la mort est le remède »

Rapprocher Nietzsche de Chamfort par cet irréversible dédoublement de personnalité devient évident, mais il nous révèle l’ampleur, la densité de leur vision sur l’avenir de l’homme au sein de la société, vision nourrie de douleurs communes et alimentée par un orgueil considérable, froide comme le scalpel qui va mettre à jour les entrailles de l’homme. Nietzsche intervient près de cent ans après. Des révolutions ont passé, y compris industrielle, Hegel et Marx ont ouvert des brèches, les multitudes sociales et les conditions de leurs imbrications ont changé, la grégarité est supervisée par des forces économiques qui ont perfectionné les armes de la domination. Chamfort était encombré par les idées rousseauistes que le philosophe au marteau ne récupère pas, naturellement, et celui-ci érige tout un système de pensée qui n’était qu’au stade intuitif chez celui-là. Une intuition évanouie dans un combat, la Révolution, qui certes lui ressemblait beaucoup mais qu’il a embrassée, dans la pratique, avec des inconséquences irréversibles qui nous surprennent encore.

Pourtant : « Rien n’est vrai, tout est permis »

__________

(1) Traduction de Patrick Wotling (Flammarion)

(2) Chamfort est également évoqué dans l’article « La Gazette Nationale (ou Le Moniteur Universel)« .

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From → PHILOSOPHIE

One Comment
  1. hortense permalink

    j’aurais pas eu idée de rapprocher Chamfort et Nietzsche … peut-être ne les connais je pas assez

    je suis assez superficielle finalement , mais j’aime bien Chamfort , total méconnu actuellement ,

    dommage

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