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LITHA

26 janvier 2013

Quelques jours après le solstice, pour la fête de Sao Jehan, on alla au fameux feu. Amoncellement de bois très en hauteur à embraser après le crépuscule, pour oranger l’éther nuité et chauffer alentours où l’on danse et chante.

Avant la mise à feu la foule de ses bras multiples hissa l’officier druidique sur l’estrade bancale, au nord-est du cercle, où il tint ce discours :
— Toc toc (tapote sur le micro pour en vérifier le bon fonctionnement). Ohé ! Oyez ! Eh bien (lève haut la main droite dans laquelle il tient son pentacle et la gauche où il serre une gerbe de quintefeuille mêlée de fenouil et d’aspérule)… En vertu des bolées de cidre et des tartines de houblon servies généreusement ici même depuis cet après-midi — un temps déjà où j’étais plus jeune ­—, en vertu de la révolution tropique de notre très chère sphère gyroscopique, des précessions ordinaires sur la ligne de notre axe à tous, du Papyrus d’Eudoxe, des mots d’Hipparque et de la chaleur qu’il fait, en vertu du tropique du Cancer que le soleil arrose verticalement et longuement par le triomphe de la lumière du rivage, de la spirale de l’année tournée dans le chaudron de la déesse verte comme la roue des cieux, avec l’inclination du tournesol, au nom du gardien des pierres debout et au nom des fées, de l’amour et de ma mère, du merle et de la jument jaune, de la lune de miel, au nom du yin et de Shakespeare pour ses routines rêveuses, je déclare solennellement que l’été est à nous, ici, sortez vos briquets et vos silex je vous prie, merci. C’est le grand incendie.
Applaudissements, youyous, sifflets, oh, eh, ah, ouais, one again, encore, hou ! Il quitta l’estrade en se jetant dans la masse, bien reçu, et fut transporté en corps de la même manière qu’il avait été porté à la scène : à la surface de la foule par la force des poignets jusqu’à l’orée du champ où on lui offrit, une fois remis sur ses deux pieds en station verticale quasi stable, un beau cône d’herbe locale accompagné d’un verre vert de gnôle, laquelle certifiée Morvan & Fils, maison fondée en 1843, fournisseur officiel de fluide normand pour la teuf de Saint John, verre avalé métonymiquement et à l’horizontale plus quarante-cinq degrés : cul sec.
Mise à feu. Schlouffff. Par la base à la torche de branche de pommier, en toute incandescence sous le sapin et le chêne secs, et tout de suite les crépitements, encore des applaudissements et des cris de joie ivre. Le crépuscule oublié, la nuit s’ouvrait d’étoiles mêlées aux flammes et à la lueur brûlante du bûcher gigantesque. Et déjà les premières petites particules de braise, toute légères, montaient vers le ciel comme pour s’ajouter aux étoiles, tandis que la goutte arrosait le gosier de notre prélat celtique qui finit par s’asseoir derrière et contre une palissade, où William Xenos le retrouva. Il s’assit à sa gauche, à l’angle, alluma une cigarette et dégaina la boutanche.
— Mi Pastre, my muzcaïre affilié, improvisa Xenos, je crains lokénoconozco. Comment faire ? A propos de Faber, par exemple und so Beispiel.
— Willy, répondit sans attendre le vieux cuit mystique, tu n’as qu’un cas en tête, tête de ouate. Tu brodes grossièrement, du faux crochet avec une canne d’aveugle. Cause no cause & Co. Je connais Faber aussi bien que sa mère et sa grand-mère, j’ai même cru un temps qu’il pouvait être mon enfant. Quoi craindre ? Le fil dans le chas avec la broderie qui s’ensuit ? Mais quoi ? Une belle broderie, fais-lui confiance. Il a du talent, ce fornicateur. De fille en équille, il a deux modes pour survivre. D’entre elles, un point précis. A quelques kilomètres d’ici, Marie, justement par exemple, connaît Fil, de Cotoon Way. Et entends bien cela : deux cotons. La coquine. Faber n’en est pas plus affecté que cela, car il ignore la jalousie, inconnue au médaillon, mais ça le dévore d’envie. Tu crois donc que je peux comparer une gonzesse avec un poisson comme ça juste pour me la ramener ? Ça le fait écrire, Faber, ce qu’elles ont d’ouvert en bas du ventre. Marie, je me demande même si elle n’est pas ici ce soir, dans la foule autour du bûcher. Et sans doute aussi d’autres silhouettes connues hantent la foule et il le sait, le sent. Et lui il est où ?
— Avec Milou.
— Sacré nom, tu es toujours le même, mon Billy, t’ai-je demandé avec qui il était ? Foutu con. Faut que tu glisses tout le temps… Alors ?
— Au pied de l’estrade où vous avez gigoté. Je l’ai entrevu. A dix-huit secondes d’ici. La foule est vaste. Il est donc avec. Mais. Je vous laisse, barbe mythique.
Il laissa le vieil écroulé derrière la palissade et disparut dans la foule chauffante. Z’avez du feu ? Mouah ! Qu’elle est bonne ! Tiens, mais t’es là, toi ? Qu’est-ce tu fous ? Ça fait un bail, oui ? Non. Ben si. Je le cherche. Perdu de vue dans la masse. A Paris ? Où donc que ? Ah oui, hum, tu m’en diras tant… Non. Ah non. Depuis Matthieu, non. Et puis, comment que je veux dire, tu sais Machine, là, la blonde décolorée au laser bleu, la belle salope. Oui c’est ça. Quoi ? Ta femme pendant quatre ans ? Ah oui, quand même… Bon, excuse-moi mais il me faut absolument trouver Faber dans ce troupeau conséquent. T’as vu ? Non mais combien de têtes dans ce champ ? A vue d’œil à la louche, sans entrer dans le bétail, on est facilement quatre mille. Bon, je me casse… A plus tard.
Non mais merde oui la bévue de mots et la berlue s’accentuant. On mélange les pinces haut et on les mange les minces. Surtout celle-là, tu te rappelles, forcément. Houla. Quatre ans il a duré. Consommation à outrance et baise de tension, le pylône en service commandé, avec un ordre de mission signé de la main de Monsieur le Maire, au nom de la raie publique de la frange. Mais putain quelle salope c’était ! C’est ? Sera ? J’en bave encore. Disparu, elle a ? Non. Merde alors. Où ? On sait pas ? Morte ? Exilée ? Etouffée ? Gorge trop profonde…
Ah mais toi aussi, t’es là. Puis las aussi, à voir tes yeux en pieux inversés qu’ont oublié de s’éteindre depuis 123 heures. Sinon, t’as bonne mine, mon gars, Frédaric, ça fait bien plaisir de te voir, puis surtout là en cette période, aux jours les plus longs. Bien. Mon beau nègre. Qui ? Mais oui, je le cherche. Je répondais justement à la même question il n’y a pas dix huit secondes. Répondais à ce truc immonde nommé Lilian, gonflé par huit ans. Dernière fois que je l’ai vu, l’été de 123 jours, on ne peut pas oublier un truc pareil. 123. Oui, donc. Tu es seul, Ditou ? Ah. Ta frangine. Je m’en souviens. Oui. Immense, vraiment longue. L’est où ? Cherch… à boire. Oh. Eh. J’ai de la goutte, veux-tu ? Slurrp. Hum. Bon, et elle est partie la chercher où sa boisson, la grandissime ? Oui mais ça c’est le speed ou l’acide, je ne sais pas comment dire, veux-tu encore ? C’est la chaleur, la soif aussitôt on avale. Hum, à propos d’avaler, donc je te disais avoir revu à l’instant le Lilian qui a été, tu sais quoi ? Marié avec la fellatrice Agnès Gouladard pour une épipée longue de quatre ans. M’a rien dit d’autre en fait, c’est venu de moi. Oui, compliqué mais simple. Déplacement sémantique. Non il n’a pas pu faire des mômes. Ça m’étonnerait. Ce serait pur scandale de l’inconscience. Déjà, le foutriquet du faubourg qui monte la vamp buccale, ça passe mal, quand on sait que… Quatre étés tout plein… Puis, elle a disparu. Psichhtt. Volatilisée. Partie vers d’autres giclées. Oh..! Lima. Bonjoursoir. Hsmackm. C’est franchement et indubitablement incontestable qu’elle est grande, la Ditou. Donc que je disais. 123 centimètres de jambes.
Ça m’absenta quelques instants : je retrouvai Faber, Milou et Margoula dans une clairière de gens. Un espace où l’on se touchait moins. Vers les merguez-frites à dix balles. Des ruisseaux de sueur dévalaient mes tempes en estampes salées, et la nuque trempait mes cheveux. Il est en où le feu ? Ah oui ! C’est-y point beau ? interroge René interceptant Xenos fendant la foule. Du cidre ? qu’il dit la main agitée de vibrations. Faut qu’j’me dessèche l’guerguichon avant que d’gréloter pour toujours comme un foutu. L’est à prévoir une goulite aiguë pour demain matin, que j’me mette à beire à freid coups et vlan l’zigue i ramasse. A la maison, j’peux point plus, à cause d’la Monique qui guette tout et s’oppose à tout, la grognasse, ou alors j’engoule en douce en catémiti.
Il fit la grimace à la première gorgée de cidre. Un peu chaud, pas très bon. Il dit : piscanette ! Pas avec ça qu’on va être sâo. Eh ! T’as vu qui passe ilo ? Oui, j’crois ben l’avoir remembré en l’voyant, l’gars Faber, le crivain. Pour su. Faitement c’est li. S’porte bien, chenu qu’il a l’air. C’est ben li qu’tu cherches ? Oui. Non ? Si, si… T’abuses pas à marcher, i vient à nous. Ben tiens, l’est avec l’autre, lo, Margouluche La Murène, celle qua s’frotte amont les bonhommes, vicelardée de cochonne. Moé j’ai ben connu les gens de ses gens de par l’passé. La grand-vieille était pas mieux. Décidément, dit Xenos, décidément. Encore une… Ega ! me fait René en tapotant mon épaule. Ega ! C’est ti pas Frédaric Ditou avec sa sœur girafe ? Ah si, si. C’est lui. Je l’ai vu il y a cinq minutes. Combien qu’elle fait ? Un mètre quatre-vingt douze. Lima Laya Ditou. Si t’es mignard, y a d’la surface !
J’allai saluer Faber et les deux filles qui m’avaient enfin aperçu et qui perçaient la foule à vive allure.
— Je croyais ne jamais vous retrouver . Trop de monde. Vous connaissez René ?
Il serra les mains. On se dégagea vers une zone encore plus tranquille. Les flammes maintenant léchaient le bûcher à sa mi-hauteur. On se mit en cercle, dans l’herbe. Je vis bien la figure de Faber changer, mais je crus simplement qu’il avait aperçu une connaissance parmi les gens qui allaient et venaient. Certes c’était le cas, mais les traits de son visage exprimaient autre chose, au-delà de la surprise. Non pas de la crainte, mais comme un grand étonnement et du désarroi. Déjà il n’écoutait plus la discussion et ne disait mot, les yeux perdus essayant de fendre la pénombre orangée et agitée dans laquelle nous étions baignés. Une vision spectrale, au moins, à voir le visage de son visage. Avait-il par inadvertance piétiné du millepertuis ?
Le bûcher géant était une sorte de monstre de bois fou en flammes qui mourait sur place s’écroulant doucement sur lui-même, craquant. La chaleur dégagée par l’incendie empourprait les visages et la peau devenait moite ; les visages avaient pris la couleur du brasier. Faber grignotait des carottes au cumin, et plus il en mangeait plus il avait faim, le lapin. Le feu dans les yeux, on parlait à peine. Et lorsque des mots étaient prononcés, ils l’étaient presque avec murmure, posés, comme si l’événement, d’une solennité mystérieuse, forçait la discrétion et les voix basses. Xenos, d’ordinaire démonstratif lorsqu’il avait bien bu, était ce soir la mer de la tranquillité, un morceau de Lune, les yeux tantôt plongés dans le bûcher des hommes fous d’été, tantôt dans le silencieux et céleste feu des astres lointains.
— C’est Gontran, non, qu’est à fond dans les trucs de la mystification générale, genre ovni et complot alambiqué ? demanda Xenos à Faber qui regardait la même chose que lui, plein sud, trois boules lumineuses qui allaient vers l’est à vitesse constante tout en gravitant rapidement les unes autour des autres, ce qui donnait à l’ensemble un côté vibrant très saisissant.
— Dommage, il rate ça. Je sais pas où il est. Sûrement en train de se goinfrer de merguez.
Mais un soudain murmure général se fit entendre, le phénomène avait été repéré par la foule et cette attention soudaine brouhahata ; les yeux avaient quitté le bûcher ou le verre de bière et suivaient, captivés, et l’objet volant ne ressemblait à rien qui fût reconnu par quiconque, donc par personne. Non identifié. Voyez ? Oui. M’enfin : non identifié, ça veut bien dire ce que. Non ? Oui. Je dirais que ce n’est plus exceptionnel. De nombreux témoignages maintenant alimentent une base de donnée quotidienne sur tous les phénomènes volants non spécifiés et autres trucs connexes. Ça alimente aussi des fadaises. Des machins de malade.
— Tu pues le cumin, mon salaud.
Avaient-ils saisi quelque chose, photographié, filmé, les types au stand du club astronomique ? On y trouva Gontran, évidemment, excité, volubile. Il était lancé dans une conversation mouvementée avec le président du club à propos des objets célestes inconnus, de leur classification synthétique et du traitement analytique qui en découle :
— On omet volontiers l’importance des théories quant à l’existence des natures inobservables par l’œil nu (atomes, champs, gènes, ta soeur, etc), dit-il avec un très étrange sourire tout en torturant de sa main robuste le sandwich qu’il tenait depuis trois heures.
Le président du club était tout penché vers Gontran, il attendait la suite, le développement ; il releva le menton comme un défi.
— Oui, bon, reprit Gontran jetant son sandwich au sol avant de l’écraser en tournant le bout du pied comme on écrase un vulgaire clope, voilà, je veux dire, prenons la raison scientifique : combien sont-ils ces braves types qui ont eu la chance de visualiser un groupuscule atomique ? Vérité littérale d’une théorie des phénomènes perceptibles. Bien que la distinction entre la vérité et une énergie explicative soit évidente, vérité et explication demeurent confondues par l’esprit conventionnel et peu affranchi.
Ce fut une bien belle fête.

juillet 2003

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