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Extinction des feux

26 janvier 2013

Ils se cadenassent. Pour se fracasser. Derrière des volets, des portes, des clôtures, des roulements de confiture, des rengaines télévisuelles, des fenêtres détruites, de l’amour en gage, du désir souvenu, de la haine apprise. Sous les travers de porc, le feu de la chaumière. Elles sont belles parfois, les chaumières, elles s’exultent souvent, les chaumières. Elles parlent des langues multiples. Multiples. Leurs parfums sont tout aussi nombreux, leurs couleurs aussi. Le vent d’ailleurs qu’elles ramènent, d’ailleurs quand même, elles l’ont autour d’elles, comme une enveloppe invisible, qui sourit d’être le vigilant sur cette peau de rêve. Cette peau de rêve, cette exquise langueur à dévaler de la main, à l’avaler avec l’œil, à s’étourdir au pied de ses tours, à faire des tours autour de tout son corps, au tour du monde, sans le monde autour.

Ils se cadenassent pour mieux se fracasser, avec des écrans qui les cassent, quels que soient les langues, le soleil et la pluie. Je me souviens déjà qu’un jour au crépuscule, dans cette ville presque fantôme aux arômes perdus au coin des rues, tournant au rond-point, j’ignorais où j’étais. On ne sait pas grand-chose puisqu’ils se cadenassent, mais l’on devine en toute comparaison avec la voisine Léontine et quelques autres, des épines douloureuses, des épines pour l’apparence et l’existence ; mais quoi encore ?

Et ces fenêtres qu’ils cadenassent, quand la nuit mange le jour. Quand ils se cadenassent, qu’ont-ils à faire ? Et l’ennui qui devrait les ronger ne peut même plus survivre en leur chair qui n’en est plus, de la chair ; une articulation d’os électriques, tout au plus, maintenue par un accumulateur en forme de bulbe rachidien prolongé d’une épine, d’une interface, la substantifique moelle.

On ne sait pas vraiment, disent-ils, ce qui va se passer, tout simplement parce qu’ils ignorent comment cela s’est passé, et encore moins pourquoi cela s’est passé. A moins, qu’arrivés à la fin de l’Histoire, rien ne se produise, et que par conséquent tout soit à refaire.

Maintenant que je gagne l’autre rive grâce à un pont de bitume et d’acier, je croise quelques piétons, quelques voitures, des ombres, des silhouettes, des faces, des soupirs, des rires, des lamentations, des regards, sous les arbres des bancs, quelques-uns assis, d’autres debout devant qui ne savent plus pourquoi ils sont là ; ils sont toujours là…

Il y aurait un nombre d’hypothèses assez limité en fait à déterminer avec une relative précision de quoi ils peuvent bien parler. Et encore, parler : elle est où la Parole, en ce monde ravagé du discours, de la communication ?

Et c’est en passant devant l’un d’eux qui se cadenassait en tirant ses volets, tournant la clef dans la serrure de la porte d’entrée, qui vérifiait si son alarme était bien fonctionnelle, que sa femme avait bien pris les hypnotiques (comme ça il pouvait la monter, elle ne s’en rendait même plus compte, c’était bien pratique), que je vis la torpeur du monde.

Ils se cadenassent, ils ont peur de quelque chose, il ne savent pas vraiment de quoi mais pourtant ça n’est pas d’angoisse dont il s’agit ; ils sont dévorés par quelque chose qui les dépasse et qui n’est que le fruit factice d’une poignée d’entre eux qui, pour des raisons magiques, a cru bon d’organiser le monde plutôt que de le vivre ; le monde est à eux, la vie jamais bien sûr. Mais le monde, en tant qu’il est, ne les connaît pas.

Et puis, tout fracassés, cadenassés, il y aura l’extinction des feux, quelques mouvements habituels, des ondulations, des relations suivies de songes, d’associations, de bifurcations, de digressions naturellement.

Peut-être enfin, malgré cette prison étrange, la Parole s’approchant, vient le sommeil avec les rêves, où la Parole encore jouit.

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From → ECRITS

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